Quand un cours d’éducation civique donné à des soldats israéliens mène à une réflexion sur l’existence de tout un Etat. Quand des vérités dérangent, quand des arguments interpellent une jeunesse qui obéit aux ordres sans toujours savoir pourquoi. Ce documentaire exceptionnel, projeté au CCLJ le vendredi 11 octobre 2013 à 20h30, sera suivi d’un débat.
De la Démocratie aux droits de l’homme au sens large, en passant par des exemples concrets, sur le terrain, vécus le plus souvent par ces soldats en fin de service, les cours d’éducation civique donnés pendant trois semaines par l’armée elle-même au kibboutz Givat Haviva, au nord d’Israël, n’épargnent aucun tabou.
Retour sur les injustices commises à l’égard des Arabes, sur les discriminations des minorités, sur les territoires « confisqués », sur la définition de « citoyen israélien », sur celle de l’Etat d’Israël, « juif et démocratique ». « Une définition problématique, certains considérant ces deux qualificatifs comme s’excluant l’un l’autre », relève Eyal, l’enseignant suivi tout au long du documentaire de Silvina Landsmann.
Née à Buenos Aires en 1965, ayant fait son alya en Israël à l’âge de 11 ans, Silvina Landsmann a étudié au département cinéma de l’Université de Tel-Aviv, puis a vécu à Paris pendant dix ans, où elle réalise son premier documentaire, Collège, en 1998. De retour en Israël, et après avoir créé sa propre société de production Comino Films, elle signe avec Soldier/Citizen (Bagrut Lochamim) en 2012 son 4e film. « Nous avons suivi des soldats israéliens qui terminent leurs trois ans d’armée », explique-t-elle, « mais qui n’ont pas encore passé leur baccalauréat et à qui Tsahal offre cette possibilité de terminer leurs études gratuitement pour leur permettre ensuite d’entrer à l’université. Ils peuvent suivre ainsi des cours d’anglais, de mathématiques, et d’éducation civique. Ce dernier cours n’est pas très populaire. Je connaissais moi-même un enseignant dans cette matière, j’ai donc contacté l’armée et leur ai parlé de mon projet de documentaire. A mon grand étonnement, ils m’ont laissé carte blanche. Il y avait six classes de 14 élèves et je suis passée de l’une à l’autre, en suivant plus particulièrement Eyal dont les questions suscitaient de vrais débats ». La réalisatrice poursuit : « J’ai été surprise et intéressée à la fois de voir qu’ils ne se souciaient aucunement du politiquement correct. Ils se sont confiés de façon naturelle et spontanée, en oubliant totalement ma présence. Quand je les ai recontactés pour leur présenter le film, ils ne se souvenaient d’ailleurs même plus que j’étais venue filmer ».
Les trois semaines de cours donneront 76 heures de film. « N’ayant aucun script de départ, nous avons tout revisionné pour reconstruire une histoire à la façon d’un puzzle, en suivant la chronologie du programme éducatif ».
« Je ne suis pas moins sioniste que vous… »
« Aux citoyens arabes, on a promis des droits égaux dans la déclaration d’indépendance, ils ont ensuite vécu sous un gouvernement militaire jusqu’en 1966 ? Est-ce que vous saviez cela ? (…) Un Arabe israélien qui voulait voyager dans l’Etat d’Israël devait avoir un permis spécial, est-ce que c’est de la discrimination, oui ou non ? A Haïfa, Tel-Aviv, Jérusalem, beaucoup de propriétaires refusent toujours aujourd’hui de louer leur appartement à des étudiants arabes, c’est leur droit, mais ça aussi, c’est de la discrimination, comme toute tentative d’exclure un groupe jugé indésirable ». Avec respect et mesure, Eyal, l’enseignant, interpelle ses élèves, vient les chercher dans leurs retranchements, en provoquant souvent le désaccord, le trouble parfois, même le silence.
« Je ne suis pas moins sioniste que vous, mais je pense qu’il est temps que nous reconnaissions leurs souffrances. Nous sommes assez matures aujourd’hui et assez fort pour reconnaitre que nous avons commis des injustices, que notre indépendance a été pour eux une catastrophe », poursuit-il, écoutant les arguments de chacun, tentant de tempérer les certitudes, de calmer les doutes, de répondre à l’incompréhension.
« Nous voulons un Etat palestinien » semblent dire d’une voix tous les interlocuteurs, reste à savoir avec qui et comment. La question de l’obéissance aux ordres sera aussi sur la table, avec celle de la responsabilité des soldats dans leurs interventions, sans négliger leurs expériences bien souvent dramatiques. « Je suis un soldat-robot », confiera un jeune. « Si tu es un robot, ta place n’est pas dans l’armée », lui rétorquera Eyal.
En venant clore ces trois semaines d’études, Ilan Weiss, coordinateur pédagogique du programme éducatif proposé par l’armée, annonce l’ouverture prochaine de cours d’arabe parlé. « Nous devons pouvoir leur dire « bonjour » et « bonsoir » lors de leur passage aux checkpoints, parce que c’est une question de respect et de dignité », souligne-t-il, avant de se réjouir : « Notre programme d’éducation civique vient de voir passer son 6.000e soldat-citoyen ».
Illustrant la triste réalité d’un Etat qui continue de se chercher -même si certains jeunes apporteront heureusement une touche plus optimiste-, le documentaire de Silvina Landsmann mérite à coup sûr le détour. En espérant qu’une personnalité telle qu’Eyal convainque le plus grand nombre.
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