La guerre du Kippour dont on commémore le 40e anniversaire ces derniers jours a considérablement marqué les esprits en Israël. Si cette guerre remportée par Tsahal a mis en exergue la vulnérabilité d’Israël, elle a aussi rappelé aux dirigeants israéliens que les Juifs de diaspora peuvent jouer un rôle crucial dans le dénouement d’une crise dans laquelle Israël est impliqué.
Un Juif américain en a admirablement fourni la preuve en 1973 : Henry Kissinger. Secrétaire d’Etat des Etats-Unis entre 1973 et 1977, il a joué un rôle décisif dans la victoire israélienne d’octobre 1973 en organisant un pont aérien de matériels militaires vers Israël et en menaçant les Soviétiques, alliés de l’Egypte et la Syrie, d’une guerre nucléaire.
Cet immigré juif allemand arrivé aux Etats-Unis en 1938, pour qui « le pouvoir est l’aphrodisiaque suprême », s’est imposé dès la fin des années 1960 comme le chantre de la Realpolitik et de l’hégémonie américaine dans le monde de la Guerre froide. Pour ce faire, Kissinger n’a jamais hésité à recourir aux méthodes les plus brutales et les moins morales : soutien aux juntes militaires en Amérique latine et bombardements massifs dans le Sud-Est asiatique.
Avec ce pedigree, on peut penser que Kissinger a mené une politique exclusivement favorable à Israël. Aussi curieux que cela puisse paraître, la politique étrangère de Kissinger, certes pro-israélienne, n’a jamais été subordonnée aux intérêts israéliens, ni orientée par les Juifs américains, ni même influencée directement par les Israéliens.
Kissinger est un ami d’Israël et c’est d’ailleurs sous son mandat que la « relation spéciale » entre les Etats-Unis et Israël se traduit par une augmentation considérable de l’aide américaine. Mais pour ce diplomate soucieux avant tout des intérêts américains, l’amitié ne doit pas se confondre avec la soumission aveugle. C’est en ami que Kissinger se présente aux Israéliens, mais en ami pour qui la politique des Etats-Unis au Proche-Orient doit être conçue dans le contexte global de la Guerre froide. Et pour briser l’influence soviétique au Proche-Orient, il est essentiel pour les Etats-Unis de se rapprocher des Arabes, de l’Egypte en particulier. Cette orientation ne plaît guère aux Israéliens, d’autant plus que Kissinger les pousse à négocier avec l’Egypte un retrait du Sinaï. Face à l’intransigeance de Golda Meïr hostile à toute concession, Kissinger n’hésite pas à exprimer en novembre 1973 son agacement devant les membres de sa cellule de crise : « Nous n’avons pas traversé quatre semaines d’agonie pour nous retrouver l’otage d’une nation de deux millions et demi de personnes. La politique étrangère américaine sera déterminée par les Etats-Unis, pas par Israël ».
Kissinger a bouleversé la carte du Proche-Orient. Le grand ami d’Israël a réussi à contraindre les Israéliens de lâcher des concessions (les deux accords de retrait partiel du Sinaï) qu’ils ont toujours refusé de faire. Et c’est aussi Kissinger qui a intégré pour la première fois une dimension arabe dans la politique étrangère américaine au Proche-Orient. Ainsi, le premier et le seul Secrétaire d’Etat juif de l’histoire des Etats-Unis, loin de se voir dicter sa politique par les Israéliens, pousse ces derniers à s’engager dans la voie de la paix. Une attitude dont l’administration Obama et l’Union européenne pourraient s’inspirer aujourd’hui. Le processus de négociations engagé par Kissinger aboutira en 1978 aux Accords de Camp David et à un retrait total du Sinaï.
Pour de nombreux dirigeants israéliens, la politique de Kissinger est illisible et inacceptable. Ils ne comprennent pas qu’on puisse garantir leur existence tout en les incitant à négocier un accord de paix dans la cadre d’une politique dite « des petits pas ». Les militants de la droite israélienne l’ont à plusieurs reprises accueilli sous les cris « Secretary Killinger » pendant que Menahem Begin le dépeint à la Knesset comme un Juif complexé. Begin s’est lourdement trompé. Kissinger a toujours assumé sa judéité. « De même qu’un chat noir ne peut jamais changer de couleur, Kissinger ne put jamais, et ne voulut jamais non plus, renoncer à sa judéité », a déclaré Leonard Garment, un des plus proches conseillers (juif aussi) du Président Nixon.
Génie diplomatique et détenteur de la puissance américaine, Kissinger symbolise parfaitement cette forme de pouvoir diasporique capable de se placer sur un pied d’égalité avec Israël, tout en gardant les yeux rivés sur le destin du peuple juif.
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