1973-2013 La guerre du Kippour 40 ans après

Quarante ans après, la guerre du Kippour suscite encore de nombreux débats sur les bouleversements qu’elle aurait entraînés en Israël. Si les responsables politiques israéliens n’en ont tiré aucune leçon, cette guerre est apparue comme le signe précurseur des mutations à venir en Israël.

Tel le 11 septembre, la guerre du Kippour fait partie de ces événements dont on se souvient avec précision du lieu où l’on se trouvait lorsque la nouvelle est tombée. En ce qui me concerne, j’étais dans la salle des fêtes prêtée par la municipalité de Neuilly-sur-Seine à la communauté juive originaire d’Oranie en Algérie pour célébrer l’office du Grand Pardon. Les fidèles, habituellement recueillis dans la prière, s’agitaient, entraient et sortaient, inquiets, nerveux, chuchotant la rumeur d’un rang à l’autre. Les mines étaientatterrées, l’émotion grandissait. Quand bien même la nouvelle n’avait pu filtrer qu’en transgressant un interdit par voie télévisée ou radiophonique, le ministre officiant ne pouvait l’ignorer et faire comme si de rien n’était : il appela les fidèles à dire la prière avec une ferveur toute particulière pour que les soldats d’Israël réchappent à la mort et Israël à la destruction.

L’année d’après, à l’automne 1974, je n’étais plus en France, mais en Israël, avec toute ma famille. Nous faisions partie de ceux, peu nombreux, qui avaient répondu à l’appel d’Israël non à l’apothéose de sa victoire, mais au moment le plus terne de son histoire. Je me souviens de l’ambiance lugubre de ce premier et triste anniversaire de la guerre du Kippour : les mines étaient grises, le temps s’était figé, et au-dessus de nos têtes, le ciel bas et lourd comme un couvercle n’était plus seulement un vers de Baudelaire, mais une torpeur à glacer le sang et à faire taire les Israéliens d’ordinaire si volubiles. Etait-ce à la radio ou à la télévision ? Etait-ce la voix d’un homme endeuillé ou celle d’une femme meurtrie ? Je ne sais plus, mais j’ai retenu l’essentiel : orphelin ou orpheline après la Seconde Guerre mondiale, ses parents disparus dans les camps ou dans les fours crématoires, il ou elle venait de perdre maintenant un fils lors de la guerre du Kippour. Catastrophe pour catastrophe, une irréductible différence séparait l’une de l’autre à ses yeux : le
fils avait une sépulture sur laquelle elle pourrait se recueillir, et dont les grands-parents furent définitivement privés.

Le traumatisme comme leitmotiv

La journée de Kippour n’était plus seulement une cérémonie religieuse, elle devenait un examen de conscience, l’épreuve de sa solitude, un traumatisme individuel et collectif. La guerre d’Indépendance avait pourtant exigé un tribut plus lourd, mais l’Etat d’Israël en était né. En 1973, Israël s’était bien ressaisi militairement, parvenant à encercler l’armée égyptienne, non en Israël, pas même dans le Sinaï, mais, de l’autre côté du Canal de Suez, en Egypte africaine. Il n’empêche, la victoire finale avait un goût amer et la défaite égyptienne n’en faisait pas moins de l’affrontement le triomphe arabe sur les humiliations passées. La guerre méritait bien d’être baptisée la guerre du Ramadan. Côté israélien, l’âge de l’innocence et de la candeur bon enfant était révolu. L’épreuve fut donc un traumatisme et, dit-on, l’euphorie fut mise en cause irrémédiablement. C’est le leitmotiv de tous les débats et colloques dont nous sommes assaillis et qui, à l’unanimité, décrètent qu’Israël a changé depuis radicalement sur tous les plans, sur tous les fronts,
marquant dans son histoire un « avant » et un « après ». Si la guerre ne fut pas le déclencheur du changement, au moins fut-elle le signe précurseur de toutes les mutations à venir.

A force d’être ressassée, cette vérité réveille le soupçon. Etudions la thèse de plus près. Commençons par la guerre elle-même. La surprise fut de taille, mettant à mal la conviction fortement ancrée dans la classe politique comme dans l’establishment militaire, la fameuse conceptzia en vertu de laquelle la supériorité militaire d’Israël excluait toute velléité de guerre déclenchée par les Arabes. En a-t-on tiré les leçons ? Rien n’est moins sûr. La première intifada a éclaté six mois après la commémoration du vingtième anniversaire de la guerre des Six Jours. Or, excepté le reportage journalistique de David Grossman, traduit en français sous le titre Le Vent jaune (éd. du Seuil), qui alertait les esprits d’une insurrection possible, l’avis unanime était que les Palestiniens des Territoires s’étaient définitivement résignés à une occupation qui les privait d’un Etat, mais leur garantissait le plein-emploi. Sur le plan économique, les Israéliens ont connu sept années maigres après sept années grasses consécutives à la guerre des Six Jours. Et encore, la plupart des mesures sociales et fiscales en matière d’Etat-providence ont été prises après la guerre. Il faudra attendre la réforme économique de 1986 pour qu’Israël entre dans l’ère de la libéralisation, voire du néo-libéralisme. Sur le plan politique, l’alternance de 1977 signe bien la défaite travailliste, mais celle-ci a sanctionné la corruption des élites bien plus que la nouvelle diplomatie mise en place par Rabin lorsqu’il remplaça Golda Meïr à la tête du gouvernement.

Epreuve d’une génération

Il est indéniable que la guerre a été l’épreuve d’une génération, celle qui a servi sur le front pendant plus de six mois. Fut-elle un traumatisme ? L’euphorie de l’entre-deux-guerres, reléguant aux oubliettes la guerre d’usure, a-t-elle cédé la place à plus de réalisme ? Y a-t-il eu vraiment rupture ? Je n’en suis pas sûr, et, à bien des égards, la victoire de la droite nationaliste, hier et aujourd’hui, atteste d’une vision politique qui n’a rien appris du traumatisme de la guerre du Kippour, excepté le passage d’une rhétorique triomphaliste à un discours de la catastrophe. La musique a changé sans aucun doute, mais le résultat n’est-il pas le même ?

1993-2013 : Oslo, commémoration zéro

Si les années qui se terminent par un sept sont les plus fertiles en événements historiques (plan de partage de 1947, la guerre des Six Jours de 1967, la visite de Sadate à Jérusalem en 1977 et la première intifada en 1987), seule la guerre d’Octobre et la Déclaration de principes d’Oslo émergent du calendrier pour les commémorations de l’année 2013.

Par une étrange coïncidence, les deux dates se sont confondues : le jour du Kippour, fixé selon le calendrier juif, a été célébré le 13 septembre. On ne saurait nier l’égale importance des deux dates. Et cependant, elles n’ont guère eu droit à la même couverture médiatique. D’un côté, on a assisté à une pléthore de livres, de colloques et de témoignages. On n’avait plus entendu depuis des lustres les voix des anti-héros de la guerre : Golda Meïr, Moshé Dayan et le général David Eléazar. Sur Oslo, rien ou presque : un article de Yossi Belin, le maître d’œuvre des négociations secrètes, et une pétition signée par vingt députés du Likoud et de HaBayit HaYehudi (Foyer juif) pour réclamer l’abrogation des accords d’Oslo.

On peut tirer de cette logorrhée autour de la guerre de Kippour et du mutisme sur les accords d’Oslo deux enseignements. Entre la guerre et la paix, l’éthos national penche nettement pour la commémoration des guerres et se défie -voire se défile- de la paix. La première unit, la seconde divise. Alors même que la guerre du Kippour, tout comme la guerre du Liban dix ans plus tard, ont mis sur la sellette les leaders politiques (Golda Meïr et Menahem Begin), le malheur des familles endeuillées mobilise la solidarité, confère à la nation son unité et condense cette perception que nous avons de nous-mêmes entre puissance et fragilité. La guerre a un début et une fin : six jours en 1967, le mois d’octobre 1973, même les deux intifadas sont encadrées par des dates. La paix, elle, ne se commémore pas : elle est ou elle n’est pas. Si elle n’est pas, il est superflu de la célébrer; si elle tient toujours, si elle tient encore, c’est que, par définition, dans l’esprit des Israéliens, elle est toujours réversible. Elle doit être évaluée, jaugée, appréciée. Les accords de Camp David signés en 1978 par Begin ou Sadate ont tenu bon avec Moubarak, et pas moins sous l’ère éphémère des Frères musulmans. Ils n’ont jamais joui, ni au niveau officiel ni dans la société, d’un statut prestigieux. Les nations, disait déjà Ernest Renan, citant d’ailleurs le peuple juif en exemple, sont plus sensibles aux traumatismes qui les affectent qu’aux décisions qui leur assurent prospérité et sérénité.

Les accords d’Oslo n’ont pas abouti, et c’est peut-être là que s’explique le bruit sur la guerre d’Octobre et le silence sur ces accords. En dépit de leurs avatars, ils dessinent encore une perspective d’avenir, tandis que la guerre d’Octobre relève déjà de l’histoire. Après tout, depuis 1973, le conflit a changé de forme : Israël n’a plus affronté depuis des armées régulières dans plusieurs fronts. Bref, la paix est devant nous, la guerre est une affaire du passé.

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