Traité de San Remo (1920) : quand la droite revisite l’Histoire

C’est le nouveau mantra des tenants la droite dure : les Accords de San Remo, (avril 1920), seraient la base juridique des droits d’Israël sur la Cisjordanie.  Une bien belle idée, qui n’a que le défaut d’être fausse.

Si vous parcourez les médias de l’ultra-droite juive ces temps-ci, vous trouverez nombre d’affirmations comme : « Le vrai droit international est le traité de San Remo et il prévoit que les Juifs peuvent construire où ils veulent en Judée-Samarie et à Gaza ».

Ou « La Convention de San Remo donne toute la terre à l’ouest du Jourdain au peuple juif ». En fait, il s’agit d’une mode lancée en avril 2010 par l’actuel vice-Ministre de la Défense, Danny Danon (et successeur potentiel de B. Netanyahou).

A l’époque, celui qui n’était encore qu’un député du Likoud se trouvait  à San Remo pour le 90ème anniversaire de ces fameux Accords. ll avait alors affirmé : « Le temps est venu de parler des pleins droits d’Israël sur un territoire que beaucoup croient que nous avons conquis et occupé »

Du pain béni pour une droite toujours en quête d’arguments  juridiques pour justifier la colonisation de la Cisjordanie. Il y a certes la Torah (l’Ancien Testament) mais comme disait déjà le regretté Itzhak Rabin : « la Bible n’est pas un cadastre ».

Et voici que surgit de l’océan du passé un Traité signé par les vainqueurs de la 1ère guerre mondiale* qui donne  toute la Palestine aux Juifs ! Entériné, qui plus est, en juillet 1922  par la Société des Nations, l’ancêtre de l’ONU! Sauf que non.

Petit retour en arrière : durant la 1ère guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne sont prêtes à tout pour abattre la Turquie, alliée de l’Allemagne . Pour y parvenir, les Britanniques mènent -en même temps !- trois politiques contradictoires.

D’une part, en 1915, le diplomate Henry Mac Mahon (accompagné du fameux Lawrence d’Arabie) incite les Arabes à se révolter contre les Turcs. Leur récompense : la création d’un  «Royaume arabe ».

Lequel ne serait pas médiocre puis qu’il engloberait les territoires actuels de l’Irak, de la Syrie, du Liban, d’Israël et la Cisjordanie.  D’autre part, en 1917, le ministre des Affaires Etrangères britannique, lord Balfour rend publique sa célèbre « Déclaration ».

Laquelle promet à l’Organisation sioniste mondiale la création d’un « Foyer juif » en Palestine.  Tout cela, alors qu’en 1916, deux diplomates, l’Anglais Mark Sykes et le Français  François Georges-Picot ont signé des accords secrets pour se partager tout le Moyen Orient…

Et, après la victoire, c’est bien se qui se passa : le « Grand Royaume arabe » fut envoyé aux oubliettes tandis que Paris et Londres se répartissaient la région au travers de « Mandats »** Restaient les promesses faites aux Juifs.

Que les Britanniques, qui s’étaient attribués, entre autres un Mandat sur  les territoires d’Israël, la Cisjordanie et la Jordanie décidèrent de tenir. Ce fut l’objet de la Conférence de San Remo (19-26 avril 20) et du Traité qui la conclut.

 Dans son préambule***, celui-ci déclare que le mandataire britannique « sera responsable de mettre à exécution la déclaration d’origine » (celle de Lord Balfour. NDA) dont il reprend mot pour mot l’essentiel. A savoir :

« L’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine »

L’article 4 du Traité stipule que l’Organisation sioniste mondiale sera « l’agence juive appropriée  pour conseiller et coopérer avec l’administration de la Palestine dans les questions (…) susceptibles d’affecter les intérêts de la population juive en Palestine ».

Rien là dedans, on le voit, qui donne aux Juifs des droits sur toute la Palestine. C’est ce que précise, au demeurant et sans ambiguité,, Winston Churchill, alors Secrétaire aux Colonies dans un « Livre blanc » sur la Palestine publié en 1922:

« La position de la Grande Bretagne n’est pas celle des dirigeant sionistes qui estiment que la Palestine en entier devrait être convertie en un foyer national juif mais qu’un tel foyer devrait être fondé en Palestine. ».

Une restriction majeure établie par un Churchill, pourtant chaud partisan du sionisme mais qui jaugeait avec réalisme sur la situation qui prévalait à l’époque .  Une restriction acceptée aussi –quoique à regret- par Chaïm Weizmann, qui dirigeait alors l’Organisation Sioniste Mondiale.

Mais une restriction sur laquelle la droite dure fait aujourd’hui l’impasse : à force de glissements sémantiques, elle s’échine à faire croire que le Traité de San Remo accordait la Palestine tout entière aux Juifs.

Et donc, dans la foulée, qu’il justifierait leur droit à bâtir des colonies (« implantations ») en Cisjordanie (« Judée-Samarie »). Un raisonnement bâti sur du  sable, comme à peu près tout ce que construisent les ultra-nationalistes israéliens…

*Participèrent à la Conférence de San Remo des représentants britanniques, français, italiens, grecs, japonais… et belges. Les Etats-Unis, retournés à leur politique isolationniste et la Russie, en pleine guerre civile, n’étaient présents.

**Mandat : L’article 22 du Pacte de la S.D.N confie à un Etat « la tutelle » sur des territoires « dont les peuples sont encore incapables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne » 

*** Pour lire le texte intégral du Traité (en anglais) : https://www.mtholyoke.edu/acad/intrel/britman.htm

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