Israël contemple la tragédie syrienne en spectateur passif. Cela ne signifie pas pour autant que les Israéliens soient indifférents face à cette guerre civile et le lot d’instabilité chronique qu’elle génère à la frontière nord d’Israël.
Israël est le seul Etat de la région à se trouver épargné par les soubresauts de son malheureux voisin. Pour des raisons évidentes, il n’absorbe pas des masses de réfugiés comme la Jordanie, la Turquie et le Liban, ni n’a à craindre la déstabilisation de son régime par les contrecoups de la guerre civile syrienne. Il peut même s’offrir le luxe de soigner dans ses hôpitaux des douzaines de blessés syriens, qu’il renvoie chez eux une fois guéris, en toute discrétion, afin de ne pas les exposer aux représailles de leurs « concitoyens ». A considérer ce qui se passe dans l’ensemble du Proche et du Moyen-Orient, Ehoud Barak a pour une fois vu juste : Israël, c’est « une villa dans la jungle ». Son seul souci est de ne pas se laisser entraîner dans un conflit qui n’est pas le sien, et force est de reconnaître que jusqu’ici, le gouvernement de Jérusalem a plutôt bien tiré son épingle du jeu, en faisant preuve d’un dosage correct de fermeté dans le propos et de retenue dans les faits.
Cependant, il est évident que la guerre civile qui fait rage à ses portes ne saurait laisser l’Etat hébreu indifférent. Pendant la première phase du conflit, il était entendu que le sort du régime d’Assad était scellé. Fallait-il s’en réjouir ? Oui et non. Oui, dans la mesure où la disparition d’un chaînon essentiel de « l’arc chiite » qui va de Téhéran au Sud-Liban en passant par Bagdad et Damas, allait briser ledit arc, diminuer l’influence de l’Iran dans la région et assécher les sources d’approvisionnement en armes du Hezbollah. Non, car la mainmise du clan Assad a tout de même assuré le calme sur la frontière nord d’Israël et que, à tout prendre, mieux valait le diable qu’on connaissait. D’ailleurs, le diable en question semblait avoir parfaitement compris qu’il n’avait pas intérêt à titiller son puissant voisin
– n’a-t-il pas encaissé sans réagir les quelques coups de boutoir que ce dernier lui a assénés ?
Ce débat est largement dépassé. Malgré le redressement opéré sur le terrain par les forces fidèles au régime, surtout depuis la prise en juin dernier du verrou stratégique de Qussair, dans la région de Homs, la Syrie comme Etat unifié a vécu. Ce qui se profile à l’horizon est une mosaïque de fiefs autonomes, à l’image de l’Irak. Déjà, Assad n’est plus qu’un seigneur de la guerre parmi d’autres, plus puissant que d’autres grâce à la force armée dont il dispose, au soutien militaire de l’Iran et de son supplétif libanais, le Hezbollah, et au parapluie diplomatique russe et chinois. Le conflit n’est pas prêt de s’éteindre, et son issue est plus incertaine que jamais.
Avec quels effets sur Israël ? Là encore, le tableau est nuancé : d’un côté, il nous faudra faire avec une instabilité chronique sur notre frontière nord. De l’autre, la menace militaire conventionnelle, déjà faible à la suite de la désintégration de l’Irak, se trouve du coup réduite à zéro. Le front sud neutralisé par la paix avec l’Egypte, les troubles qui ne cessent d’agiter ce pays et sa reprise en main par l’armée, c’est le front nord qui se trouve désormais anéanti. Il reste, au Nord comme au Sud, dans le Sinaï (mais là, les Egyptiens s’en occupent sérieusement), un gros problème de terrorisme. Selon des estimations des services occidentaux citées par le magazine britannique Jane, près de la moitié des troupes de l’opposition syrienne seraient des djihadistes. Mais le terrorisme n’a jamais constitué une menace existentielle.
Dans ces conditions, le seul problème stratégique majeur d’Israël est le nucléaire iranien. C’est là que l’absence de leadership américain, illustré jusqu’à la caricature dans la farce de la « punition » que Washington était censée infliger au boucher de Damas, risque d’avoir des incidences sérieuses. A toutes fins utiles, l’Occident ne fait plus le poids dans l’arène internationale. Poutine remis en selle dans un Proche-Orient où, depuis le démantèlement de leur empire, les Russes faisaient de la figuration, Assad conforté dans son rôle d’interlocuteur de la communauté internationale, et quand bien même serait-il forcé à liquider son arsenal chimique, Israël est en droit de se poser des questions sur la détermination des Américains à faire respecter en Iran des « lignes rouges » qu’ils ont été si prompts à effacer à Damas.
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