Après dix romans policiers, l’avocat-écrivain Alain Berenboom nous revient avec Monsieur Optimiste, et une histoire tout à fait personnelle, la sienne et celle de ses parents. Quand un Bruxellois « sans mémoire » tente de retrouver ses racines… Une réussite que vous pourrez découvrir avec l’auteur le jeudi 24 octobre 2013 à 20h30 au CCLJ.
Pourquoi ce livre, maintenant ?
Beaucoup d’écrivains, c’est vrai, écrivent leur histoire dès leur premier livre. Il m’a fallu à moi dix fictions, certes avec quelques éléments autobiographiques, pour raconter mon histoire. J’ai donc beaucoup tourné autour du pot, et c’est mon éditrice, en définitive, qui a voulu en savoir plus, après avoir lu mon texte « Je suis un écrivain de la Communauté française de Belgique » dans lequel je me sers justement de mon histoire familiale. Je pense que sa demande est venue aussi à un bon moment, j’avais cette envie de me pencher dessus et j’avais eu le temps de fourbir mon outil littéraire. Je suis un écrivain, pas un mémorialiste. Je ne voulais donc pas livrer un témoignage brut, mais raconter mon histoire sous une forme littéraire. Ce qui m’a freiné aussi jusque-là, c’est que mes parents ne m’avaient jamais rien raconté, ou par bribes, ils avaient même tout fait pour que je me désintéresse de leur histoire en tenant de fabriquer un petit Belge pure souche. Je n’avais donc pas encore réuni toutes les pièces du puzzle. La dernière raison, enfin, est politique. Que signifie « être juif » quand on est laïque, et belge quand votre pays se déchire ? A travers l’histoire de mes parents, ce livre est un questionnement sur ma propre identité, avec quelle transmission pour nos enfants.
Comment votre père que vous pensiez un petit pharmacien « sans histoire » est-il devenu l’homme que vous admirez ? Son optimisme et son incroyable capacité à rebondir ont-ils joué un rôle ?
Probablement, oui. J’ai aussi voulu soulever ce défi de faire un livre sur une relation harmonieuse entre un fils, son père et sa mère. Avec le temps, je me suis rendu compte de l’incroyable vie de mes parents et de toute leur génération d’ailleurs. Je trouve incroyable que des gens qui ont survécu à tant d’obstacles aient pu donner à leurs enfants une éducation aussi tournée vers l’avenir, avec un vrai message d’optimisme et d’amour de l’humanité. Ma mère a échappé au ghetto de Vilnius, comme sa sœur d’ailleurs aujourd’hui âgée de 93 ans et qui vit au Canada, alors que 95% des Juifs y ont péri. Mon père a évité de peu le ghetto de Varsovie, et sa mère s’en est échappée. Mes parents ont donc échappé aux deux principaux ghettos de l’Est, se retrouvant avec un destin bien plus aventureux que la plupart des aventuriers de fictions. Mon père a eu aussi, c’est vrai, cette capacité de rebondir et de tout recommencer après être chaque fois passé par les sept cercles de Dante. Il a du mérite Monsieur Optimiste.
Vous évoquez régulièrement les albums d’Hergé. Quel lien son histoire a-t-elle eu avec celle de votre père ?
J’admire beaucoup son œuvre. Hergé et Tintin correspondent aussi à la représentation parfaite du Belge des années 30 aux années 60. J’ai vu un parallèle intéressant entre le pharmacien « sans histoires » qu’était mon père et Tintin, petit reporter, lui aussi sans histoires, mais déclencheur autour de lui d’un tas d’événements. Tintin est un peu le double belge parfait de mon père. Mon père a voulu émigrer en Palestine et Hergé a voulu émigrer en Amérique latine, mais je soupçonne ce dernier d’avoir prévu cette escale pour se rendre lui aussi en Israël, un pays qu’il aimait beaucoup… Je n’ai jamais pensé qu’Hergé était antisémite. C’était un extraordinaire buvard de l’air du temps. Certains de ses albums rendent donc compte de l’irrespect et du mépris inconscient des Juifs qui régnaient alors.
L’humour reste indissociable de vos récits… Une nécessité ?
L’humour n’est-il pas la politesse du désespoir ? Mon père, resté optimiste toute sa vie, a probablement été sauvé par l’humour. Ne suis-je pas d’ailleurs Monsieur Optimiste Junior ? L’humour permet également des audaces, des sarcasmes, pour faire passer des choses qui au premier degré pourraient paraitre un peu choquantes. J’ai toujours été attiré par les grands écrivains juifs, Sholem Aleichem, Singer, Bellow, Philip Roth, Woody Allen… Je me retrouve dans leur univers mêlant la tragédie au comique.
Quel Juif êtes-vous devenu ?
Je ne suis en tout cas sûrement pas devenu avocat par hasard. En me lisant la Bible toute mon enfance, comme une vision historique, tout en me répétant que Dieu n’existait pas, mon père m’a inculqué très tôt la valeur de justice. Je me suis assez vite aussi intéressé aux récits de la guerre. Ma première pièce de théâtre, écrite à l’âge de 18 ans, s’appelait « Adolphe – 2 », racontant façon burlesque les deux derniers jours passés par Hitler dans son bunker, en tournant autour de l’injustice de cette guerre. Je suis belge et juif, et j’assume totalement cette culture de l’exil, c’est-à-dire une culture minoritaire, cosmopolite, humaniste, tolérante, différente de la culture israélienne, forcément basée sur des idées nationalistes. L’Etat d’Israël idéal est encore à créer selon moi. A la question maintenant de savoir si ne pas connaitre mon histoire m’a permis de m’épanouir pleinement, avec quelques ombres qui me hantent, ou si en le connaissant, je serais parvenue à dépasser le vécu de mes parents, je n’en connais pas la réponse.
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