Y.Arafat a-t-il été empoisonné ? Oui, je répète, non.

Même mort depuis près de dix ans, le « raïs » palestinien  pourrait  mettre à mal le processus de paix israélo-palestinien

Dès la mort de Yasser Arafat, fondateur du Fatah, chef de l’Organisation de Libération de la Palestine, 1er Président de l’Autorité Palestinienne, le 11 novembre 2004, des rumeurs d’empoisonnement ont commencé à circuler

Avec, comme toujours dans une culture arabe férue de théories du complot, des coupables désignés : des dirigeants de l’OLP, le Mossad israélien, Mouammar Kadhafi, la CIA, son épouse Souha Arafat… Des soupçons bien plus excitants que la plate réalité :  

Y. Arafat, 75 ans était un homme usé par des décennies d’une vie stressante emplie d’échecs majeurs et de succès étonnants, victime de plusieurs tentatives d’attentats et coincé dans son QG de Ramallah par les Israéliens durant ses 3 dernières années de vie.

Quoi qu’il en soit, il repose en paix jusqu’en juillet 2012 et un documentaire de la télévision qatarie, Al Jazzera. Celle-ci a fait analyser des effets personnels du leader disparu par des experts de l’IRA (Institute for Radiation Physics) de Lausanne.

Lesquels déclarent y avoir trouvé « un niveau significatif de polonium 210 », un matériau hautement radioactif  ayant servi à tuer un dissident russe*. Bien qu’Al Jazzera elle-même affirme qu’il est « difficile d’en tirer une conclusion », la polémique reprend.

La très contestée veuve du chef palestinien, Souha Arafat, accusée d’avoir détourné une partie des fonds de l’OLP, porte plainte pour assassinat tout en réclamant l’autopsie qu’elle n’avait pas jugé utile de demander juste après le décès de son mari.

D’autre part, les déclarations des experts de l’IRA laissent sceptiques la plupart des scientifiques : si on a trouvé du polonium 210 sur les effets d’Arafat, c’est qu’il y a été déposé longtemps après sa mort : sa période de « demi-vie »** n’est que de 138 jours.

D’autre part, les symptômes du « Raïs » palestinien durant son agonie ne correspondent pas à ceux d’un empoisonnement au polonium. Les médecins n’ont relevé ni chute du taux des globules blancs, ni destruction de la moelle osseuse.

Et surtout, Arafat a connu une petite période de rémission avant son décès. Inconcevable en cas d’empoisonnement au polonium. Il n’empêche, dans la foulée de sa plainte, sa veuve réclame une exhumation du cadavre. C’est chose faite en novembre 2012.

Une soixantaine de prélèvements sont recueillis et répartis entre trois groupes d’enquêteurs : des Suisses, des Français et des Russes. Chaque équipe travaille de son côté sans contact avec les autres.

« Une radioactivité élevée et inexpliquée » ?

Et voici que, ce 12 octobre, un an plus tard,  nouvelle campagne de rumeurs. La très renommée revue médicale britannique The Lancet publie un article des experts suisses confortant la théorie de l’empoisonnement !

« Plusieurs échantillons contenant des traces de fluides corporels (sang et urine) contiennent une radioactivité élevée et inexpliquée au polonium 210 » affirment-ils. Sauf qu’il ne s’agit que des conclusions d’un examen partiel

Sauf surtout que ces experts suisses sont les mêmes que ceux qui avaient « découvert »  ces traces de polonium dans le documentaire d’Al Jazzera. Sans remettre en cause leurs compétences, leur objectivité dans cette affaire semble quelque peu douteuse…

Au demeurant, le Centre hospitalier de Lausanne dont dépend  l’IRA a immédiatement pris ses distances avec eux, en expliquant « qu’il n’y a rien de nouveau »  et qu’ «il n’est toujours pas possible de conclure que Y. Arafat a été empoisonné »

Deux jours plus tard, autre rebondissement : l’agence de presse Interfax publie une déclaration de V.Ouïba, directeur de « l’Agence des analyses biologiques » russe chargée de l’étude des échantillons: «Arafat  n’a pas pu être empoisonné au polonium. Nos experts n’ont pas trouvé trace de cette substance».

Quelques heures plus tard, démenti du porte-parole de l’Agence : «Nous n’avons publié aucun résultat officiel. Nous n’avons pas non plus confirmé ou infirmé les informations de presse sur la présence de polonium sur la dépouille d’Arafat »

De son côté, Interfax, par la voix d’un chef adjoint de son service politique,  maintient sa version : «Le journaliste et moi étions en face de M. Ouïba et c’est ce qu’il a dit ». Le ministère des Affaires Etrangères russes a rappelé, lui, que c’était aux autorités palestiniennes de communiquer sur le sujet….

Difficile à ce stade de savoir qui dit la vérité. Tout juste peut-on affirmer qu’un grand jeu politico-médiatique  est en cours. Avec un enjeu majeur. Admettons que l’empoisonnement soit avéré : les Israéliens seraient inévitablement désignés comme les coupables.

Cela achèverait sans doute un processus de paix déjà mal en point : on n’imagine pas l’Autorité palestinienne osant continuer à négocier avec un Etat suspect d’avoir assassiné  son leader charismatique.

Les ultras des deux camps ont donc intérêt à ce que les conclusions des enquêtes sortent au plus vite, (et, si possible, qu’elles leur soient favorables. A l’inverse, les modérés préfèreraient que les experts prennent tout le temps nécessaire -et même davantage- avant de se prononcer.

D’où cette guerre de rumeurs, de déclarations et de démentis qui n’est sans doute pas près de prendre fin. Etonnant comme, même mort, Yasser Arafat continue à jouer un rôle dans la politique du Moyen Orient…

*Sauf que Alexandre Litvinenko, un ancien membre des services secrets russes a été tué au polonium en 2006, deux ans après la mort de Y. Arafat…  

** La demi-vie est la période durant laquelle l’uranium ou le polonium restent radioactifs

A lire sur le sujet : Qui a tué Y. Arafat et comment est-il mort ? http://www.cclj.be/article/3/3428

 

 

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