Sous la direction de Benjamin Stora et Abdelwahab Meddeb, une encyclopédie consacrée aux relations entre Juifs et musulmans vient d’être publiée*. Dans cette somme impressionnante, des chercheurs issus d’Europe, des Etats-Unis, de pays arabes et d’Israël abordent dans toute sa complexité cette problématique trop longtemps instrumentalisée idéologiquement. Un travail nécessaire sur lequel Abdelwahab Meddeb revient.
Depuis l’apparition de l’islam en Arabie au 7e siècle, la question des relations entre Juifs et musulmans se pose. Dès le début, ces deux groupes humains vivent dans la proximité et ils deviennent les uns vis-à-vis des autres l’épreuve de l’altérité jusqu’à la violence. « En transformant le message d’un Dieu adressé à un peuple en un message universel, l’islam reprend le judaïsme pour l’universaliser », précise d’emblée Abdelwahab Meddeb, professeur de littérature comparée, producteur de l’émission Cultures d’islam sur France Culture et principal initiateur avec Benjamin Stora de la somme Histoire des relations entre Juifs et musulmans des origines à nous jours (éd. Albin Michel) . « Mais dès le départ la relation entre islam et judaïsme est duelle : politique et théologique. Politiquement, lorsque les tribus de Médine ont fait appel à Muhammad honni et persécuté par les siens à La Mecque, elles le sollicitent pour qu’il devienne arbitre de conflits tribaux. Et dans ce qu’on nomme littéralement la « page » de Médine, que la tradition orientaliste a appelé la « Constitution de Médine », on crée une nouvelle communauté au sens politique du terme même si le sens religieux n’est pas évacué. A cette communauté politique, les Juifs sont conviés. Ils sont déclarés appartenir à la communauté naissante tout en leur reconnaissant l’exercice de leur religion. Ainsi le mot « umma » est utilisé ici dans le sens de la communauté politique. On se place dans une perspective où la volonté de passer de la tribu à l’Etat se manifeste. C’est dans ce cadre impliquant alliance et allégeance qu’apparaît le conflit terrible entre Juifs et musulmans : ces derniers se sont alliés aux Mecquois et ont ainsi déshonoré les termes de cette « Constitution » de Médine ».
L’antagonisme ne peut être réduit à sa dimension politique. Il comporte également une charge théologique importante. « Le Prophète Muhammad pense qu’il serait reconnu par les Juifs. Si ces derniers le reconnaissent comme tel, ils se seraient évidemment reniés », observe AbdelWahab Meddeb. « Pour ma part, heureusement que les choses se sont passées ainsi. Sans le refus des Juifs, l’islam n’aurait été qu’une stricte universalisation du judaïsme. Alors qu’avec ce refus, le Prophète de l’islam a dû faire preuve de créativité et d’inventivité en faisant notamment remonter la descendance d’Abraham par Ismaël. Il faut savoir que la filière d’Ismaël ne circule pas dans l’imaginaire arabique à l’époque. C’est Muhammad qui a eu le coup de génie de s’inscrire dans le récit biblique en faisant de la descendance ismaélienne une grande nation. Du coup, Abraham sera arabisé et rejoindra son fils Ismaël dans son exil dans le désert pour fonder le temple de La Mecque. On peut donc considérer que le refus des Juifs a imposé la distinction faite par Muhammad. Ainsi, au début on jeûnait dans la logique cultuelle et temporelle du temps liturgique juif à Yom Kippour pour passer au ramadan ensuite, tout comme on est passé de la Qibla (cible de la prière) en direction de Jérusalem vers celle de La Mecque ».
Le refus juif de la Constitution de Médine
Le refus juif de la Constitution de Médine est néanmoins lourd de conséquences pour leur présence en terre d’islam. Il peut être invoqué pour susciter le mépris, voire la haine à leur égard même si l’histoire nous révèle que les situations fluctuent en fonction des époques et des lieux. « L’histoire du refus juif de la Constitution de Médine est certes tragique mais il n’y a pas lieu d’y voir comme certains -ceux que j’appelle les cinglés des deux bords- d’une part une opération nazie telle que certains Juifs délirants la décrivent, et d’autre part une illustration manifeste du Juif traître, comploteur ou cinquième colonne tel qu’il est colporté dans le sens commun islamique contemporain devenu antisémite suite à l’effet des Protocoles des Sages de Sion abondamment diffusé par sa version arabe », insiste Abdelwahhab Medeb.
Tout le livre qu’il vient de publier s’insurge contre ces deux terribles dérives. « Et il est heureux que des historiens bien souvent d’origine juive aient traité cette problématique avec sérénité et objectivité en usant d’une raison « raisonnable » qui leur a permis de distinguer le politique du théologique. Ils ont bien montré que la tradition antijuive était nécessaire à l’islam pour que ce dernier se fonde, tout comme le refus juif était nécessaire pour que le judaïsme se maintienne. Finalement ».
Tout cela, se retrouve à travers le message de la dernière Sourate du Coran. Une sourate très complexe et très ambivalente dans la mesure où elle comporte des versets totalement contradictoire où la convivialité et le mépris coexistent simultanément. « Un exemple : un verset dit « Ne prenez pas les Juifs et les chrétiens comme alliés ». Et un autre verset pose les principes de convivialité en permettant aux musulmans de partager sans restriction la table et la nourriture des Juifs et des chrétiens ! », rappelle Abdelwahab Meddeb.
Comment alors résoudre cette contradiction quasi insurmontable ? « L’homme d’Eglise Michel Cuypers a consacré un livre entier à cette sourate. Il explique que cette contradiction peut se résoudre en appliquant la grille rhétorique inventée par les biblistes au 19e siècle : hiérarchiser le sens selon l’intensité rhétorique. Les versets hostiles aux Juifs et aux chrétiens ont une intensité rhétorique moindre. Et la sévérité des jugements portés sur les Juifs et les chrétiens est très souvent tempérée par des restrictions qui les relativisent. De cette sourate, Michel Cuypers perçoit une possibilité de dégager ce qu’il appelle une « théologie des religions ». Le christianisme a tout fait pour abolir le judaïsme et il n’y est pas parvenu. Le christianisme qui se pensait comme un parachèvement n’a pas réussi à étouffer l’avènement de l’islam. Et l’islam, avec son ambition d’être le dernier héritier à la fois du judaïsme et du christianisme, n’a pas réussi à abolir ces deux religions. Par conséquent Dieu a établi trois alliances destinées à cohabiter ».
Le statut de dhimmi (protégé) apparaît aussi comme un sujet de discorde qui alimente le débat des rapports entre Juifs et musulmans depuis longtemps. Pour les uns, il s’agit de montrer précisément la tolérance et la magnanimité des musulmans envers les Juifs et les chrétiens. Pour les autres, ce statut d’infériorité constitue la raison essentielle du mépris dont les Juifs ont été l’objet en terre d’islam. « Il faut situer le statut de dhimmi selon les époques et les lieux. En dépit de l’infériorité et l’humiliation que ce statut prévoit, les Juifs n’apparaissent pas comme la seule minorité à laquelle a été confrontée la Cité organisée sous l’autorité islamique », nuance Abdelwahab Mededeb. « Ce statut s’applique aussi aux chrétiens et aux Sabéens (religion pré-abrahamique). Dans le monde arabe, les Sabéens ont connu de multiples interprétations : on a identifié en eux les restes des sectes pythagoriciens et néo-platoniciennes en Mésopotamie. En milieu persan, c’est ainsi qu’on a sauvé les zoroastriens et les mazdéens. Et dans le sous-continent indien, les musulmans ont accordé place aux indous et les bouddhistes. Au moment de l’intolérance religieuse partagée par tous et où chacun a la certitude que seule sa religion représente le vrai, l’islam accorde une vérité relative à d’autres religions grâce au statut social et politique de dhimmi qui permet le maintien cultuel. C’est important de le rappeler même si en disant cela, je ne cherche absolument pas à idéaliser les immenses difficultés qu’il pose aux Juifs ».
Un statut surdéterminé
Il n’empêche que ce statut occupe une place si importante qu’il en devient vite surdéterminé. « Le statut de dhimmi est surdéterminé de deux manières. Tout d’abord, à travers l’histoire, certaines dynasties ont décidé de l’abolir. Ainsi, les Almohades l’ont aboli et cela a placé les Juifs dans une position identique à la tradition chrétienne médiévale où ils n’avaient que le choix entre la conversion et l’exil. En cette fin du 12e siècle, on assiste sous les Almohades à une véritable analogie de ce qui se passe en 1492 dans l’Espagne catholique. Il s’agit d’un cas extrême et non canonique de la tradition islamique », explique Abdelwahab Mededeb. « La deuxième surdétermination du statut de dhimmi est en lien avec une autre notion : l’alternance entre le prince libéral et le prince rigoriste et radical. Lorsque le prince est libéral le statut de dhimmi est négligé et c’est précisément dans ces phases que les Juifs connaissent un épanouissement social et culturel. Et lorsque le prince est rigoriste et intégriste, le statut de dhimmi est appliqué à la lettre, ce qui rabat le minoritaire vers un statut d’humilié ».
Pour préciser son propos, Abdelwahab Medeb avance l’exemple de Maïmonide qui illustre parfaitement cette alternance : « il a connu le rigorisme du prince almohade à Fès où il a été contraint à la conversion. Il s’échappe alors de Fès pour appliquer ce que son père enseignait : en temps de persécution, ne jamais chercher le martyr, quitte à mimer la conversion tout en restant juif dans le cœur et fuir pour trouver un lieu plus apaisé. Maïmonide n’a pas cherché à gagner une terre chrétienne après sa conversion à l’islam. Il est parti au Caire où règne un prince musulman libéral. Lorsqu’il redevenu juif au Caire, des musulmans ont voulu dénoncer Maïmonide comme apostat. Le Cadi a statué en sa faveur en rappelant qu’il est entré en islam par contrainte. Par conséquent cette conversion ne compte pas ! Il a invoqué le verser coranique selon lequel il n’y a pas de contrainte en religion. Maïmonide a donc pu revenir à sa religion originelle ».
Cet exemple est fondamental parce qu’il illustre parfaitement le passage du prince rigoriste au prince libéral dans une même époque et pour une même personne. « Il y a un jeu d’alternance et il faut admettre que globalement à l’époque médiévale la situation des Juifs en islam était moins pénible qu’en Chrétienté grâce au statut de dhimmi qui ne visait pas une unique altérité : les Sabéens, les chrétiens, les indous et les bouddhistes étant aussi considérés comme dhimmis ».
L’avènement de la modernité va porter un coup fatal à ce statut social et politique de protégé. « Le statut de dhimmi est disqualifié et pulvérisé lorsqu’on entre dans la modernité qui implique l’égalité citoyenne », constate Abdelwahhab Meddeb. « Il y a un élément supplémentaire lié à la force et la pertinence des Juifs à l’époque contemporaine : leur capacité de percevoir une culture performante dans laquelle ils vont entrer. Ce fut déjà le cas au Moyen-âge avec la culture portée par la langue arabe. Cette culture était dominante sur trois ou quatre siècles à l’échelle universelle et à laquelle participaient des individus de l’Inde du Nord jusqu’à l’Espagne, qu’ils soient chrétiens, juifs et musulmans. Et probablement des hommes qui avaient la certitude de leur agnosticisme même si en apparence ils semblaient musulmans (comme le médecin philosophe du Xe siècle Abû Bakr Râzî). Lorsque les Juifs en terre d’islam découvrent au 19e siècle l’impressionnante avancée de la culture occidentale et ses ambitions d’universalité, ils entrent pleinement dans cette culture dominante et ils y participent d’une manière remarquable même si cette culture est déshonorée par le colonialisme et l’impérialisme qui trahissent ses propres fondements ».
*Histoire des relations entre juifs et musulmans, des origines à nous jours. (éd. Albin Michel)
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