Pourquoi et comment Marika et Vladimir se sont suicidés.

Deux vies, assez banales. Pour des Juifs d’Europe centrale, s’entend. En dehors de l’histoire de leur amour et de leur ultime décision

C’est une histoire triste. Quoique pas tout du long. En tous cas, elle finit mal. Mais n’’est ce pas le lot des histoires d’amour, en général ? Et d’ailleurs, est ce vraiment le cas ? A première vue, bien sûr, la fin est tout à fait dramatique :

Vladimir Fiser, 89 ans et Marika Ferber, 84 ans se sont défénestré ensemble de leur appartement du 18ème étage d’un immeuble situé dans une rue paisible d’Etobicoke, un quartier à l’ouest de Toronto.

Ils ont laissé deux lettres expliquant leur suicide : ils étaient tous deux malades depuis des années, Vladimir de graves problèmes cardiaques et Marika de maux au dos, si douloureux que seules des injections quotidiennes d’analgésique les apaisaient.

Comme l’a expliqué un de leurs amis : « Ils étaient vraiment amoureux mais ils en avaient assez de souffrir ».  Et « vraiment amoureux » est encore faible pour décrire leur relation.  Marika et Vladi se « fréquentaient » depuis leur enfance commune dans la petite ville d’Osijek , à la pointe est de la Croatie actuelle.

Et puis, comme sur tout le « yiddishland », la tempête nazie s’abattit sur eux : le 6 avril 1941, les Allemands envahissent la Yougoslavie et créèrent un pseudo «Etat indépendant de Croatie », dirigé par des fascistes à leur botte.

Le père de Vladimir, un avocat de renom, fut une de leurs premières victimes. Quant à la majorité des 2500 Juifs de la ville, leur destin fut scellé dès juin 1942. Soit dans le camp d’extermination de Jasenovic ; « l’Auschwitz croate » soit à Auschwitz lui-même.

Vladimir Fiser fut un des rares rescapés en parvenant à fuir dans la partie de la Yougoslavie occupée par les Italiens. Mais l’année suivante, en 1943, les nazis s’emparèrent de l’Italie et des zones qu’elle contrôlait.

Il en réchappa encore une fois grâce à un policier qui le cacha un temps avant de « l’exfiltrer » en Suisse. La guerre terminée, il retourna dans son pays et reprit des études. En 1949, il obtint son diplôme d’économie à l’Université de Zagreb.

Puis, il décida d’émigrer dans l’Etat d’Israël qui venait de voir le jour. Il y trouva un pays, un travail, une épouse …. et son amie d’enfance Marika Ferber, que les vagues de l’histoire avait, elle aussi, poussé vers l’Etat juif.

On ignore comment elle avait fait pour survivre à la Shoah. En réalité, on ne sait rien de sa vie, sinon qu’elle fut ballerine puis professeur de danse. En tous cas, à cette époque là, elle était, elle aussi, mariée.  

Quelques années plus tard, intervint ce qu’on est libre de nommer le Destin ou de considérer comme une coïncidence : leurs conjoints respectifs moururent chacun d’un cancer à un jour d’intervalle.

Malgré Hitler, une bonne vie

Alors, comme on remet ensemble deux pièces d’un puzzle depuis longtemps perdu, ils convolèrent en secondes noces. Et vécurent heureux sans jamais avoir d’enfants.  A un moment donné, ils s’installèrent  à Toronto, où vit la plus grande partie des Juifs canadiens.

Année après année, leur bonheur se poursuivit au fil d’une vie enfin paisible. Jusqu’à ces dernières années : Vladi eut plusieurs malaises cardiaques qui le laissèrent affaibli. Marika arrivait à peine à marcher tant ses douleurs au dos et aux jambes étaient douloureuses.

Leur existence finit par se résumer à un pénible aller-retour quotidien jusqu’à l’hôpital voisin où elle recevait une injection lui permettant de vivre un jour de plus sans trop souffrir. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner leurs pensées.

N’avaient-ils pas eu, malgré Hitler, une bonne vie ? Et surtout, ne s’étaient-ils pas perdus, retrouvés et  gardés ? Devaient-ils gâcher tout cela en s’entêtant à durer dans la douleur, au risque de devenir celui qui survivrait à l’autre ?

Alors, puisque le droit de mourir dans la dignité n’est pas encore reconnu au Canada, Marika Ferber et Vladimir Fiser ont exercé leur dernière liberté de la manière qui leur semblait la meilleure. Là ou ils sont tombés,  amis ou anonymes ont déposé des roses et des messages

Sur l’un d’eux, quelqu’un a écrit : « C’étaient de belles gens ».


 

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