Quelques enseignements d’un scrutin sans gloire

Israël vient d’élire ses maires et ses conseils municipaux, les premiers au suffrage universel direct, les seconds à la proportionnelle. Le tableau qui se dégage le lendemain de ce scrutin est peu flatteur pour la démocratie israélienne.

Comme dans toute démocratie, le maire détient un vrai pouvoir. A l’échelon national, je ne sais jamais ce qu’il adviendra de mon vote, à la merci qu’il est des marchandages de coalition; au niveau local, l’un des deux bulletins de vote dont je dispose se portera sur le candidat de mon choix. C’est la démocratie dans sa plus pure expression, au plus près des citoyens, de leurs besoins et de leurs aspirations. En principe. En fait, les Israéliens s’en sont souciés comme d’une guigne. La moitié d’entre eux se sont déplacés pour aller aux urnes, un peu plus de 36% à Jérusalem, moins de 33% à Haïfa et seulement 28,7% à Tel-Aviv, la ville hyperactive qui-ne-dort-jamais. Pis, l’indifférence à l’égard du devoir civique minimal est surtout l’affaire de ceux qui sont censés constituer l’épine dorsale de la démocratie libérale : les classes moyennes urbaines éduquées, notamment les jeunes, autrement dit ceux qui sont prompts à dénoncer le « système » et, à l’occasion, à descendre dans la rue pour manifester contre lui. Autrefois, l’Israélien, animal politique enthousiaste et grand lecteur de journaux, affichait des taux de participation enviables. Ce n’est plus le cas que des Juifs ultra-orthodoxes qui, disciplinés par leurs rabbins, votent toujours en masse, et comme un seul homme.

Plus inquiétant encore, le succès éclatant de trois maires mis en examen pour corruption et sommés de démissionner à la veille du scrutin par la Haute Cour de Justice. Shlomi Lahiani, maire de Bat Yam, une grosse ville au sud de Tel-Aviv, Yitzhak Rochberger, maire de Ramat Hasharon, une banlieue cossue au nord de la métropole, et Shimon Gipso, maire de Nazareth Illit, ce dernier s’étant par ailleurs distingué par ses diatribes racistes contre les Arabes, ont été reconduits sans coup férir par les électeurs. Certes, les trois hommes avaient la lettre de la loi pour eux : à la différence des ministres, la mise en examen n’empêche pas les maires de concourir. Mais l’esprit de la loi est différent, que les juges de la Cour suprême ont fortement souligné : « Dans un monde idéal, si un candidat n’est pas assez intelligent pour comprendre qu’il doit retirer sa candidature, son parti doit lui montrer la porte de crainte de ses électeurs. Dans un monde idéal, si le candidat et ceux qui le soutiennent ne se comportent pas comme ils le devraient, le public prendrait la bonne décision dans l’isoloir… ». Apparemment, nous ne vivons pas dans un monde idéal, et la Haute Cour aura encore son mot à dire.

Ce scrutin apporte tout de même deux bonnes nouvelles. L’une est le maintien des positions de la gauche dans ses bastions traditionnels de Haïfa et Tel-Aviv. Dans la grande ville portuaire et ouvrière du nord, le maire travailliste Yonah Lahav a conservé son siège avec près de 50% des voix. Ce fut aussi le cas du travailliste Ron Hulday à Tel-Aviv, élu pour la quatrième fois consécutive avec 57,6% des voix. Fait significatif, son challenger fut le candidat du Meretz, Nitzan Horovitz, qui a totalisé 41,4% des voix et dont le parti s’est emparé de la majorité au Conseil municipal, devant la formation du maire. Tel-Aviv restera la ville ouverte, libérale et cosmopolite que nous chérissons.

Baisse des partis « ethniques »

L’autre bonne nouvelle est la baisse d’influence des partis juifs « ethniques », le Shass d’Aryeh Deri et Israël Beitenou d’Avigdor Lieberman. Ces deux-là, que tout sépare sinon la soif de perdurer au pouvoir, ont conclu une alliance contre nature pour s’emparer de la mairie de Jérusalem en poussant en avant un certain Moshé Léon, ex-directeur de cabinet de Netanyahou. Que ce terne apparatchik du Likoud au charisme d’huître, non-résident de Jérusalem et dont la campagne fut un chef-d’œuvre de nullité, ait réussi à réunir sur son nom plus de 45% de votes en dit long sur les mœurs politiques de la capitale. Mais aussi des limites du pouvoir de ses parrains, dont l’un, Deri, a fait de la prison pour corruption, et l’autre, Lieberman, est en instance de jugement.

Désormais privé de sa figure tutélaire, Ovadiah Yossef, le Shass a amorcé sa courbe descendante. Tout porte à espérer que c’est également le cas d’Israël Beitenou. Ces deux formations ont prospéré sur les ressentiments de deux secteurs qui s’estiment les laissés-pour-compte de la société israélienne, les Juifs « orientaux » et les immigrants de la défunte Union soviétique. Cependant, avec ses lenteurs et ses ratés, l’intégration des uns et des autres progresse tout de même, et la démagogie de leurs porte-parole autoproclamés, qui ont tant fait pour maintenir les masses de leurs électeurs sur les marges de la société, s’essouffle en proportion. C’est une consolation, et, qui sait, une promesse.

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