Cet irritant fait divers

Ce jour-là, au Journal télévisé de France 2, il y eut une longue séquence sur le braquage d’une bijouterie. Les images du magasin dévasté alternaient avec celles des caméras de surveillance qui montraient les bandits en action et permettaient au journaliste de décrire leur modus operandi. C’était sans intérêt, mais spectaculaire.

Ensuite, comme la RTBF l’avait fait 30 minutes plus tôt, la chaîne publique française diffusa les images d’un incident survenu aux portes de la Maison-Blanche. Une voiture avait tenté de forcer le passage. La conductrice, prise en chasse par les policiers, était abattue à la fin d’une course poursuite un peu chaotique. C’était une jeune femme dépressive et, par chance, son enfant d’un an qui était sur la banquette arrière ne fut pas blessé. L’incident n’avait rien à voir avec le terrorisme et il démontrait que les services de sécurité de la Maison-Blanche fonctionnent plutôt bien. Les images n’avaient rien de spectaculaire. Paris et Bruxelles y consacraient pourtant une part significative de leur journal.

Pour Bourdieu, dans son essai polémique contre la télévision, le fait divers fait diversion, « sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé à dire autre chose » (Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber Editions 1996, p.16).

Comme si le fait divers ne disait rien par lui-même. Comme s’il ne racontait pas d’où peut surgir la violence. Comme s’il n’illustrait pas à la fois les failles d’une société et ses peurs. Quitte parfois à amplifier névrotiquement les phénomènes, à voir des dangers partout. A refuser tous les apaisements comme un hypocondriaque qui trouve des motifs d’inquiétude même dans les résultats d’examens censés le rassurer.

Le fait divers éclaire souvent l’état de la société de manière remarquable. Il en épingle un à un les problèmes. Il implique les majorités d’habitude silencieuses. Il provoque des changements de ligne, des ruptures, des alliances inattendues. A travers lui, la société se regarde, s’effraye, se mobilise, se transforme.

L’affaire Dutroux n’était qu’un horrible fait divers. Tant d’autres informations lui ont été sacrifiées. C’est pourtant à la suite de ce fait divers que la réforme des polices fut possible. La gendarmerie, dénoncée depuis des dizaines d’années comme un Etat dans l’Etat, semblait irréformable. Elle fut démilitarisée du jour au lendemain.

Gérard Mordillat, auteur de remarquables séries de documentaires télé sur le judaïsme et le christianisme, disait récemment : « Cette insurrection que j’appelle de mes vœux viendra d’une chose que personne d’entre nous ne peut prévoir, qui sera de l’ordre du fait divers. Soudain, un événement qui paraîtra anodin sera perçu par les uns et les autres comme le sommet de l’injustice et à partir de ce moment-là des choses changeront radicalement » (Gérard Mordillat, entretien avec Jean-Jacques Jespers in Politique, n°81, septembre-octobre 2013, pp. 20-28). Tant qu’il y aura des faits divers au JT, il n’y aura pas de « fin de l’Histoire ».

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