A l’occasion de la sortie de son essai remarqué et polémique Nos Mal-Aimés, Ces musulmans dont la France ne veut pas (Grasset), Claude Askolovitch est revenu pour Regards sur certains sujets qui fâchent. Parmi eux: la France est ses musulmans et la dérive droitière de la communauté juive française. Entretien.
Au sujet du voile et de la façon dont il est perçu et craint par la République, vous parlez « d’idiotie française »…
L’idiotie identitaire française, cela fait longtemps que je la vois. Il suffit de sortir de France cinq minutes pour constater que dans n’importe quel pays de tradition libérale, démocratique, occidentale, les femmes voilées travaillent. En France, ce n’est pas le cas. On n’envisagerait pas, dans d’autres pays, de rédiger une charte de la laïcité qui expliquerait qu’il ne faut pas manquer l’école spécifiquement pour des raisons religieuses. Ah bon ? Je croyais qu’il ne fallait pas manquer l’école en général. De même, on ne débat pas, dans d’autres pays, de l’interdiction du foulard à l’université et l’on ne discute pas de la question d’empêcher des femmes voilées de jouer au basket ou au football.
Pensez-vous que votre livre contribue à changer l’atmosphère en France autour des communautés et des crispations liées à l’islam ?
De manière générale, il y a énormément de gens qui n’en peuvent plus, qui étouffent dans ce pays et, de ce point de vue, le livre a pu leur faire du bien. Pour autant, je ne pense pas que ça ait pu changer l’idéologie dominante. La France, les musulmans, l’islamisme, c’est un sujet qui est vicié, stratifié, cela fait 25 ans que ça dure. Il s’agit de trahisons d’intellectuelles, de complaisances, de peur aussi : les réminiscences coloniales, la guerre d’Algérie, la transformation identitaire. Autant de problèmes réels amenés par le monde musulman en ébullition. Tout ceci mis bout à bout conduit les Français, sur un rapport 75%-25%, à penser qu’il y a trop de femmes voilées ou que l’islam veut prendre leur place. De fait, le succès indéniable de Finkielkraut est logique, il est une conséquence de cela.
Le fait que vous soyez juif rend-il votre essai différent ?
Vu de l’extérieur, je n’en sais rien, je ne veux pas le savoir. J’imagine. La communauté juive est devenue complètement à droite, elle a servi d’idiot utile à Sarkozy. Certains membres de la communauté juive comme Goldnadel voudraient bien voir la communauté juive servir à la cashérisation de Marine Le Pen, on le sait. De ce point de vue-là, qu’un Juif dise autre chose, pourquoi pas. Le fait que je sois juif, la manière dont je le suis, laïque, voire athée, veuf d’une femme qui était très à Gauche tout en mangeant casher, fils d’une femme toujours vivante qui mange casher tout en étant gaucho et fils et orphelin, cette fois, d’un monsieur qui était juif, laïque et républicain : tout ça fait que ce que je raconte n’est pas grave. Et que tout ceci compte dans mon envie d’aimer une société qui est bordélique sans m’illusionner sur le fait qu’elle peut être pénible parfois.
Dans votre livre, vous donnez l’impression d’écouter ceux qui pratiquent un islam rigoriste avec beaucoup plus d’attention que vous ne le feriez avec des Juifs ou des catholiques pieux…
Je n’en suis pas sûr. J’ai fait un bouquin sur le Front National en 1999 pour lequel j’avais passé autant de temps à écouter les arguments des électeurs du FN. Si je faisais un livre sur les cathos, ce serait pareil. Pour les Juifs, comme j’ai les codes, ce serait peut-être un peu différent, j’aurais été dans un débat interne. Ce que je ne fais pas, en revanche, c’est de tomber dans la facilité du jugement de valeur. Ce genre de choses, j’ai vraiment évité de le faire. Par exemple, il est évident qu’un foyer non mixte n’est pas ma tasse de thé. Pas besoin d’en faire quatre paragraphes pour l’expliquer. Je n’ai pas éprouvé le besoin de faire du Elizabeth Schemla ou du Jeannette Bougrab, d’écrire un bouquin sur le mode « Ah, vous vous voyez bien comment ils sont ! ». C’est assez banal. Si je peux en effet plus écouter que la moyenne des gens, ça ne veut pas dire pour autant que je suis d’accord avec ce que l’on me dit…
Dans votre essai, vous n’êtes pas tendre avec le CRIF…
Vous voulez dire quand ils font un colloque sur l’antisémitisme et ne trouvent d’exemples qu’arabo-musulmans ? Oui, ils en sont là… J’ai rompu avec le CRIF en faisant un texte violent sur Richard Prasquier sur la question de l’islam. Je ne vois les vois plus. Mais le CRIF n’est pas différent de la société française. La peur du musulman est globale. Quand Laurent Delahousse, journaliste, demande à François Hollande si l’islam est compatible avec la République… Comment peut-on poser une question pareille ? Je vous réponds : l’islam n’est pas compatible avec la République. Le judaïsme non plus. Le catholicisme non plus. Et d’ailleurs ce n’est pas le sujet !
Quels échos avez-vous eus de la part de la communauté juive suite à la publication de votre livre ?
Il y a une libraire, adorable, qui m’a invité au Salon du livre organisé par la communauté juive de Neuilly. Des fascistes s’en sont mêlés, Philippe Karsenty en tête. Des gens ont fait suffisamment peur à la communauté pour qu’elle retire son invitation… J’ai eu une interview hystérique et débile sur RCJ avec Shlomo Malka qui passait son temps à m’interrompre en me demandant comment j’avais pu dire du mal de Chalghoumi. Mais aussi deux interviews tout à fait honorables sur Radio Chalom et Radio J, censée pourtant être de droite. Je suis invité au Cercle Bernard Lazare. Je vais aussi ce week-end à l’UEJF.
Dernière question sur l’imam Chalghoumi justement. Les critiques que les musulmans lui font sont finalement très républicaines : on lui reproche d’être passé idéologiquement du coq à l’âne, de mal maitriser notre langue… Quel est le problème avec lui ?
Chalghoumi serait-il celui qui parlerait le mieux français du monde, un Averroès des temps modernes, que le principe même, de la part de l’Etat et des médias, de choisir un musulman et de l’ériger en exemple resterait abominable et méprisant. Rajoutez à cela que Chalghoumi est un Tabligh qui parle mal le français, nul en Histoire… On ne fait cela qu’aux musulmans, personne ne choisirait un Breton exemplaire pour demander à la communauté bretonne de s’y conformer. De manière récurrente, on utilise ce procédé avec les musulmans. Aux Pays-Bas et en Angleterre, pendant longtemps, le Chalghoumi local, l’exemple, fut Tariq Ramadan. Les travaillistes britanniques prenaient Tariq Ramadan pour dire aux Pakistanais : « Soyez comme ce monsieur ! ». L’autre Chalghoumi, c’est donc Ramadan. Mais pas chez nous. Lui au moins est un intellectuel !
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