*Suite à la publication de l’article B-Osons la judéité de Joël Kotek paru dans Regards (n°787, novembre 2013), Victor Ginsburgh nous a envoyé un droit de réponse que nous publions ci-dessous.
M. Kotek a ajouté à la fin de son article B-Osons la Judéité paru dans le Regards de novembre 2013, le post scriptum suivant que je retranscris fidèlement : « Devrions-nous éviter de nous réjouir de l’origine juive des deux derniers prix Nobel belges ? Certainement, à croire l’éminent intellectuel juif (?) Victor Ginsburgh pour qui l’on ne saurait être juif que dans la seule dénonciation radicale (c’est le moins qu’on puisse dire) d’Israël. Je trouve personnellement sa définition un peu courte, mais allez savoir ce qui se passe dans la tête de certains de nos enfants de la Shoah ! ».
Oui, je b-ose ma judéité, mais je ne b-bêle pas d’admiration devant la politique de l’Etat d’Israël.
M. Kotek a commis trois erreurs dans les six lignes de son PS, ce qui est beaucoup ! La première erreur est le point d’interrogation entre parenthèses après le mot « juif ». Ma mère était juive, et le point d’interrogation qui me paraît à tout le moins incongru, sinon malveillant, n’y changera rien. Que M. Kotek le veuille ou non, qu’il en aime l’idée ou pas, je suis juif.
La deuxième erreur est que je ne suis pas un enfant de la Shoah. Pas parce que je l’ai choisi ainsi, mais simplement parce que je suis né en Afrique en 1939 et que ni mes parents, ni leurs parents n’ont été des victimes de la Shoah. Ceci dit, il y a quand même, disait ma mère, 56 personnes qu’elle connaissait, y compris des membres de sa famille qui ont disparu. Je n’ai donc pas envie de plaisanter sur ce sujet.
La troisième erreur, et sans doute la plus importante, est que je n’ai jamais écrit que « nous devrions éviter de nous réjouir de l’origine juive des deux derniers prix Nobel belges », mais j’ai osé suggérer que c’est aux récipiendaires qu’il appartient de proclamer ou non leur judéité et pas aux media. Le physicien et prix Nobel juif Feynman ne le voulait en tout cas pas. Le 14 mars 2013, bien avant que les prix Nobel 2013 ne soient décernés, j’ai publié un texte intitulé « Être et ne pas être Juif. A propos du physicien Richard Feynman », cosigné par S. Ginsburgh et le physicien J. Weyers qui a bien connu Feynman. Je vous suggère de visiter le blog http://www.thebingbangblog.be, de remonter à mars 2013, et vous trouverez sans peine ce qu’il faut.
Feynman nous a légué, Juifs et non-Juifs, de quoi méditer sur la signification de ce qu’est l’humanisme. J’aimerais que de temps à autre nous en prenions tous ne fût-ce qu’une graine.
Victor Ginsburgh
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M. Ginsburgh est, qu’il le veuille ou non, une victime de cette traque aux Juifs qui alla en crescendo de 1933 à 1945. Comment comprendre sinon qu’il naquit non point en Autriche mais au… Rwanda, un an après l’Anschluss ? Sa confession à la Libre-Belgique (22 mars 2006) souligne bien davantage, s’il était nécessaire, la rupture générationnelle et/ou ce malaise identitaire propre à tant d’enfants de la Shoah. Je le cite : « Je suis devenu Juif à l’âge de 35 ans, lors d’un séjour à Cracovie alors que je passais devant un cimetière juif où les herbes étaient tellement hautes que l’on ne voyait plus les pierres. Je ne savais même pas qu’Auschwitz était là, à quelques kilomètres. Auschwitz, et ailleurs, où avaient disparu, disait ma mère, 56 personnes de la famille ».
Sa découverte tardive de sa judéité, son évitement de la Shoah (où est Auschwitz ?), le sujet de son premier ouvrage, La République Populaire de Chine, Cadres Institutionnels et Réalisations: La Planification et la Croissance Économique 1949-1959, (Bruxelles, IS, 1963), son antisionisme radical « J’ai eu la maladresse d’écrire qu’à mon goût, mon université était insuffisamment antisioniste. » (ibidem) témoignent à souhait des errements de toute une génération perdue.
Évidemment que je tiens M. Ginsburgh pour juif et ce, quand bien même il n’a pas (encore) décroché le prix Nobel d’économie. Mon point d’interrogation répondait à sa diatribe contre un malheureux qui avait osé souligner la judéité de François Englert. Pour ma part, je ne vois aucun racisme (ou honte) à se féliciter de l’origine juive d’un prix Nobel, surtout s’il est, comme lui, un enfant de la Shoah. La judéité est une réalité qui s’impose parfois malgré soi.
M. Ginsburgh sait-il qu’il y avait une église pour les Juifs du ghetto de Varsovie convertis au catholicisme ? Mon collègue devrait relire Isaac Deutscher pour comprendre qu’il existe des Juifs non-Juifs. Qui songerait à nier la judéité de personnes pourtant aussi peu juives que Saint-Paul, Spinoza, Trotski ou encore Lustiger ? Victor G., I presume.
Joël Kotek, Directeur de publication
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