Dramaturge et scénariste, Jean-Claude Grumberg vient de publier Pour en finir avec la question juive (éd. Actes Sud). Dans cette pièce, il revient sur l’obstination des idées reçues sur la question juive à travers neuf impromptus entre deux voisins d’immeuble où chaque rencontre est l’occasion pour l’un de questionner l’autre sur ses origines juives. Jean-Claude Grumberg lira des extraits de cette nouvelle pièce le mercredi 4 décembre au CCLJ. Une occasion pour discuter de cette pièce avec son auteur.
Qui doit en finir avec la question juive ?
La question juive concerne surtout les non-Juifs. Ce n’est ni un essai ni une démarche sérieuse. J’ai démarré avec une situation de base donnée par un de mes voisins d’immeuble : il m’a un jour accosté pour que je lui explique en quelques minutes ce qu’est être juif. Il n’y a pas eu de suite, et il n’y en aura pas d’ailleurs car il est décédé depuis lors. Je me suis donc senti libre de lui faire dire toute une série de choses qui m’ont permis de secouer les tapis. Le titre aurait pu être Pour rendre la question juive plus légère. Il s’agit bien de rendre plus léger la question juive qui semble peser lourdement sur nos épaules et celles de ceux qui se préoccupent de notre sort.
Les Juifs ont une histoire à raconter. Est-ce la raison pour laquelle les non-Juifs nous envient, quitte à ne pas supporter les Juifs ?
Je pense qu’il s’agit d’une terrible source d’envie. On nous envie tellement notre histoire que les chrétiens, qu’ils soient catholiques ou protestants, en ont pris une grande partie pour forger leur propre histoire sans réussir à se débarrasser de cette histoire juive. Pour les musulmans, c’est pareil. De manière générale on peut considérer qu’il existe une maison mère qui a donné naissance à deux boîtes concurrentes. Et ces deux dernières aimeraient bien éliminer la maison mère.
Vous écrivez Pour en finir avec la question juive. Voulez-vous aussi en finir avec votre identité juive ?
Pas du tout. Je suis très heureux d’être juif et je n’ai jamais eu de problème avec mon identité. Ce sont en revanche les non-Juifs qui ont des problèmes avec les Juifs. Ce qui m’a d’ailleurs causé des soucis importants pendant mon enfance avec la disparition de mon de père à Auschwitz. En dépit de cette histoire tragique, je n’ai jamais songé de ne plus être juif même si je ne me suis conformé à aucune manière de l’être. S’il y a quelque de sérieux dans ce texte, c’est précisément d’affirmer qu’on peut être juif sans être croyant ni même avoir la moindre connaissance du judaïsme. Etre juif, c’est une identité. Elle ne procure pas nécessairement de l’humour, de l’argent, ni des amis. On naît juif, on ne le devient pas. C’est le contraire de la formule célèbre de Simone de Beauvoir sur l’identité féminine. On ne peut pas y échapper même quand on se convertit comme le poète Heinrich Heine. Pourquoi y échapperait-on d’ailleurs ? On bénéficie sans aucun effort d’un passé, de problèmes et d’un avenir qu’on n’a pas choisis. Même s’ils l’ignorent, je pense que les non-Juifs nous envient cela. On le sent surtout quand on parle des écrivains. On en compte un nombre considérable qui écrivent des histoires juives.
Pourquoi abordez-vous la question d’Israël dans cette pièce ?
C’était pour moi le moyen d’aborder cette question qu’on me pose souvent dans les médias. Je me souviens d’une interview à la télévision dans laquelle on passe des images du mur de sécurité dans mon dos alors que je parle de tout autre chose. C’est la fin de l’entretien et le journaliste me demande alors ce que je pense du mur. Je lui ai alors demandé s’il me pose cette question parce que je suis juif ou s’il la pose systématiquement à tous ses invités. Il m’a dit que c’est bien parce que je suis juif. Je lui ai alors répondu que je suis favorable à la création d’un Etat palestinien souverain et viable. Mais j’ai quand-même ajouté que je suis étonné que les Français sachent exactement ce que les Israéliens doivent faire pour résoudre ce problème compliqué alors qu’ils sont incapables de réduire le chômage, d’éradiquer la pauvreté ou d’afficher des résultats économiques satisfaisants en France ! Il y a des Français qui ne parlent que d’Israël. Je le constate souvent lorsque je suis invité à la télévision ou la radio, y compris dans des radios juives où à la fin on me demande toujours ce que je pense d’Israël. Et en deux secondes, je dois formuler une idée intelligente sur Israël. Tous ces petits incidents m’ont incité, non pas à livrer une vérité mais à alléger par l’humour une problématique pesante.