Si la visibilité de la diversité a progressé de manière significative en Europe, on constate aussi une hausse sensible des injures racistes et d’une intolérance décomplexée. Des « Guenon, mange ta banane », « Y a bon Banania, y a pas bon Taubira » ou encore « Je préfère la voir dans un arbre que de la voir au gouvernement » ont été prononcés cet automne à l’adresse de Christiane Taubira, ministre de la Justice du gouvernement français. Comme au 19e siècle, lorsque l’émancipation politique et juridique des Juifs était accompagnée de l’affirmation de l’antisémitisme moderne.
Aujourd’hui, de nombreux mouvements de protestation s’expriment sans respecter les règles les plus élémentaires du débat démocratique. Au nom du rejet de ce qu’ils nomment le « politiquement correct », ils n’hésitent pas à évacuer la civilité et le respect, quitte à puiser dans le registre ordurier du racisme. Car il faut « dire les choses » pour dénoncer les bien-pensants qui les musèlent ! On assiste ainsi à un renversement de la perception du racisme et de la parole raciste. Cette dernière retrouverait une légitimité grâce à une caution que lui apportent des « intellectuels » pourfendeurs de ce politiquement correct et de « l’antiracisme bien-pensant ». Grâce à ces « bons clients » des débats et des talkshows, le racisme redevient socialement acceptable.
Le très consensuel présentateur de TF1 Harry Roselmack a décrit très clairement le sentiment que les victimes du racisme peuvent éprouver : « Je me vois peu, mais je ne me vois pas Noir. En tout cas, je ne me qualifie pas comme tel, en général. Je suis d’abord un homme, un fils, un frère, un mari et un père, un citoyen, un journaliste, un passionné et oui, oui, c’est vrai, je suis noir. La République, son slogan et ses lois parviennent, la plupart du temps, à me le faire oublier. Et voilà qu’une minorité grandissante qui se présente comme gardienne ou salvatrice de cette République française vient briser cette prouesse cocardière. Me voilà ramené à ma condition nègre. Me voilà attablé avec d’autres Noirs parce qu’ils sont noirs. Et me voilà en train de m’offusquer d’une idiotie qui ne m’atteignait guère : le racisme ». Ses propos ont une résonnance particulière pour les Juifs, car, comme le racisme, l’antisémitisme a tendance à rappeler aux Juifs de manière brutale et injurieuse leur identité juive. Songeons à l’indignation de Raymond Aron lorsqu’en pleine conférence de presse, le général de Gaulle a évoqué les Juifs en termes peu amènes (peuple dominateur et sûr de lui, etc.) en novembre 1967. Le Français israélite aspirant à l’universel qu’était Raymond Aron se sentait ramené de force à son destin juif.
On voit bien que notre histoire nous empêche de hausser les épaules face au traitement infligé à Christiane Taubira. Nous n’avons pas oublié que Léon Blum, alors chef de groupe socialiste à l’Assemblée nationale, se faisait traiter publiquement de « détritus humain à traiter comme tel » par Charles Maurras, le chef incontesté de l’Action française en février 1936. Même lorsqu’il est devenu Premier ministre, Léon Blum a dû supporter quotidiennement les insultes antisémites sans que la justice ne puisse punir ses auteurs. Il n’y a pas que notre histoire qui doit guider notre attitude. Les enseignements de justice sociale que nous tirons de nos textes sacrés nous empêchent d’être indifférents face au racisme. Ainsi, tout au long des années soixante, des rabbins américains ont participé activement à la lutte en faveur des droits civiques. Cet engagement politique découle directement de leur compréhension des enseignements des Prophètes bibliques. « Quand je défilais à Selma, mes jambes priaient », a déclaré le rabbin Abraham Heschel le 21 mars 1965 suite à la marche en faveur du droit de vote des Noirs des Etats du Sud organisée par Martin Luther King entre Selma et Montgomery (Alabama).
« Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez les oreilles, on parle de vous », a confié un professeur de philosophie d’origine antillaise à Frantz Fanon, l’intellectuel martiniquais tiers-mondiste des plus influents. Il avait raison. C’est pourquoi nous pouvons reprendre à notre compte cet avertissement : quand on entend dire du mal des Noirs, dressons l’oreille, car l’antisémitisme n’est pas loin. Le combat contre le racisme est notre combat, même si parmi les populations victimes de racisme l’antisémitisme s’exprime.