Les faits. Après la ministre italienne de l’Intégration Cécile Kyenge, la garde des Sceaux française Christiane Taubira est depuis plusieurs semaines la cible privilégiée de l’extrême droite. La une de l’hebdomadaire Minute n’a pas hésité à titrer « Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane », relayant les insupportables insultes racistes dont la ministre avait déjà fait l’objet. Une vague d’indignation s’en est suivie, le Premier ministre français Jean-Marc Ayrault saisissant la justice, et les intellectuels de tout bord assurant Christiane Taubira de leur honte et de leur soutien.
Comment expliquer cette libération de la parole nauséabonde ? Peut-on connaitre pareille situation en Belgique ? Le mouvement antiraciste a-t-il du plomb dans l’aile ? Acteurs de terrain et analystes nous apportent quelques éléments de réponse.
Députée bruxelloise FDF, d’origine malienne, Fatoumata Sidibé vit depuis 35 ans en Belgique. Pas plus tard qu’au mois d’août, elle se voyait refuser l’entrée d’un restaurant à Ixelles pour sa couleur de peau. « J’ai été interpellée par le silence assourdissant de l’Europe face aux insultes les plus abjectes portées à l’encontre de la ministre Cécile Kyenge, élue démocratiquement. Ce qui se passe en France se situe dans la même veine de banalisation », estime-t-elle. « L’indignation a certes été plus forte, parce que la diversité y est beaucoup plus présente et les discours du FN condamnés de façon unanime. Mais ce phénomène n’est que la partie émergée de l’iceberg. Nous vivons actuellement une période de crise, de récession, avec une méconnaissance et un rejet de l’autre. Un climat de racisme à l’encontre des noirs, des musulmans, des Juifs et même des blancs. Cette peur de l’autre n’est pas uniquement dirigée par la société d’accueil contre ceux qui viennent s’y installer, mais se produit aussi à l’intérieur même de la société multiculturelle. Les réseaux sociaux n’en constituent que la caisse de résonnance. A force de taire ce qui ne va pas et de ne pas s’attaquer aux vrais maux de la société, le politique a par ailleurs créé une peur de parler. Il y a du racisme bien sûr, mais on a tendance aussi à voir des stigmatisations partout. Constamment ramener les gens à leurs origines favorise le repli sur soi et le non-développement de l’altérité. Les citoyens d’origine plurielle sont des citoyens à part entière, avec des droits et des devoirs. Ils ont le devoir de s’intégrer et on a le devoir de les intégrer. L’éducation au respect et à la citoyenneté devrait être généralisée dans les écoles ».
François De Smet est docteur en philosophie de l’ULB, membre du Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité (CIERL) et bloggeur. « Je crois qu’il s’agit d’un épiphénomène », nous confie-t-il. « Toute la classe politique se mobilise contre ce racisme primaire et imbécile parce que c’est facile et consensuel, bien plus que les autres dossiers discriminatoires litigieux (Roms, discriminations à l’embauche, vêtements religieux, etc.). Je ne pense pas que la société soit, dans son ensemble, davantage raciste qu’avant; c’est d’ailleurs difficile à quantifier, et la “libération” de la parole me paraît plutôt être liée à cette révolution que sont les réseaux sociaux. En revanche, la société devient très anxiogène. La crise bat son plein; elle n’est pas seulement économique, mais aussi de valeurs. Ca tire dans tous les sens, notamment par le biais des réseaux sociaux, qui accélèrent les réflexes identitaires et leur donnent un aspect d’immédiateté, de propos de comptoir. On peut identifier un syndrome des agendas cachés : les populations autochtones craignent que leur identité disparaisse peu à peu sous le coup d’invasions progressives ou de métissages imposés de l’extérieur. Et les populations de cultures minoritaires craignent, elles aussi, de disparaître par voie d’assimilation. Dans ce face-à-face tragique, chaque manifestation d’un “camp” fortifie l’autre camp dans la légitimité de se protéger. C’est un cercle vicieux sans fin. La lutte contre le racisme tend donc à se focaliser sur une impasse moralisatrice qui manque l’essentiel du sujet ».
Pour Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques, Paris), le problème principal réside dans l’augmentation en 2012 des actes antisémites et des actes anti-musulmans, « en chiffres absolus comme en gravité ». Il préfère rester prudent toutefois quant au climat actuel : « On a des signaux contradictoires qui montrent d’un côté une exacerbation des actes racistes et antisémites, et de l’autre, une société française et une classe politique française incontestablement plus ouvertes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient dans les années 60-70. Dire que la société française est devenue plus raciste reviendrait à oublier un certain nombre d’événements historiques majeurs. On s’aperçoit en regardant sur la longue période qu’il y a toujours eu deux France, celle de l’ouverture et puis celle avec un terreau raciste qui n’a jamais disparu. Mais si on a 90% de Français qui jugent que l’intégration des Roms ne se fait pas et 70% qui estiment que l’islam n’est pas compatible avec la République, on a aussi des sondages qui montrent qu’une majorité de Français pensent que les étrangers sont utiles au pays, avec de nombreux cas d’intégration réussie ». Une levée des tabous ? « Le point de départ n’est pas le racisme selon moi, mais le déni de légitimité. Avec les manifestations contre le mariage pour tous, on a vu se lever une droite radicale qui conteste la légitimité du gouvernement actuellement aux affaires, et à partir de là, tout le reste vient. Christiane Taubira était en plus aux commandes de ce projet de loi et elle a focalisé immédiatement un phénomène de répulsion, signe du racisme qui a toujours distingué cette droite radicale. Maintenant, la une de Minute montée en épingle est celle d’un journal qui vend à 3.000 exemplaires par semaine et est en liquidation judiciaire. Les grands noms de la presse française continuent de prendre position contre le racisme ». Le mouvement antiraciste a-t-il perdu de son influence ? « Les associations antiracistes ont aujourd’hui une visibilité marginale. Le militantisme est passé dans d’autres combats et le logiciel idéologique est usé. La stratégie fondée sur une vision uniquement morale de la politique, qui consiste à répéter en boucle l’idéologie des droits de l’homme, la philosophie des lumières et les valeurs de la République, est tout à fait inefficace auprès des électeurs enclins à voter pour le Front national ».
Psychologue, écrivain et conteur d’origine congolaise, installé en Belgique depuis 1995, Pie Tshibanda a sillonné la francophonie avec son spectacle « Un fou noir au pays des blancs », dans lequel il lutte contre les clichés. « Comme tout le monde, j’ai suivi avec stupeur les propos tenus contre la Garde des Sceaux française et vu ces enfants, à l’exemple des parents, cracher du venin là où l’innocence de l’âge aurait dû inspirer un champ de bienvenue ! L’être humain a toujours eu tendance à chercher en dehors de lui les causes de son malheur. L’Autre a toujours fait peur. Dans le moment d’infortune, il est le bouc émissaire idéal. La cohésion d’un groupe peut donc n’être que l’illusion de la haine contre un ennemi commun. Certes, l’économie mondiale va mal et l’Européen a des raisons de s’inquiéter de son avenir, mais ne se trompe-t-il pas de cible ? », interroge-t-il. « Et s’il cherchait du côté de la mécanisation à outrance du travail, du côté de ceux qui ferment les entreprises en Europe pour les rouvrir ailleurs, du côté de champions en spéculations financières ? ». Il se veut toutefois optimiste : « Je garde espoir en voyant tant d’Européens indignés par ces propos racistes. Je suis soulagé de les voir se mobiliser non seulement pour dire “NON”, mais aussi pour exiger que la justice s’en mêle. Mon spectacle “Un fou noir au pays des blancs” continue de provoquer l’engouement en France, en Suisse, en Belgique et ailleurs. J’étais récemment à Blois, l’un des 600 spectateurs m’a dit : “On devrait obliger tous les Français à vous voir” ! Lorsqu’on entend tous ces braves gens, l’on ne devrait pas trop s’émouvoir des propos racistes qui finalement ne traduisent que l’ignorance ou même son propre mal-être. La Belgique est un pays de compromis, un pays qui abrite les institutions européennes; je ne pense pas qu’elle sera amnésique au point de se laisser contaminer par des Français qui semblent ignorer que leur pays s’étend, encore aujourd’hui, jusqu’en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie ! ».
Patrick Charlier est le directeur adjoint f.f. du Centre pour l’égalité des Chances et la lutte contre le racisme. « On se souvient de l’histoire de Wouter van Bellingen, échevin d’origine africaine à St Nicolas, par qui un couple avait refusé d’être marié, des propos antisémites à l’encontre d’Yves Goldstein pendant la campagne électorale, ou les insultes envers l’élue Mahinur Özdemir, au-delà de la question légitime du port du voile dans une assemblée. La secrétaire d’Etat bruxelloise Gisèle Mandela a, elle aussi, dû faire face à certaines injures, mais ces événements n’ont pas pris l’ampleur de ce qui se passe en France », relève-t-il. « Le fait que Cécile Kyenge et Christiane Taubira soient des femmes ajoute selon moi une dimension importante à prendre en considération ». Patrick Charlier invite à la nuance : « J’ai été frappé de voir le nombre d’incidents suite à des propos tenus récemment chez nous et taxés de racisme. Dans la plupart des cas, comme dans l’affaire Pauwels ou Vande Walle, ce sont des gens qui s’expriment de façon maladroite, avec la difficulté du direct, et l’immédiateté des réseaux sociaux qui véhicule certains stéréotypes à caractère raciste. Parler de “racisme” est peut-être exagéré. Et puis, il y a ceux dont le message est plus malveillant, comme l’a montré Luc Trullemans en confirmant ses propos ». Cela va-t-il jusqu’à l’incitation à la haine au regard de la loi ? « Oui dans le cas français, les limites sont dépassées. En Belgique, la véritable infraction à la loi sur le racisme reste exceptionnelle. On a par exemple porté plainte contre Laurent Louis pour ses propos homophobes, antiroms et antisémites, dont la répétition systématiquement prouve le caractère malveillant et la volonté d’incitation ». Il souligne : « Notre Centre évite les accusations hâtives. Le racisme reste un délit qui relève du pénal et dont les conditions sont extrêmement strictes. Maintenant, les questions de l’intégration et de la naturalisation peuvent être débattues. Il ne faudrait pas cadenasser le débat et ne plus rien pouvoir dire ».