A Khaïm !

L’hélicoptère atterrit sur la pelouse et on déroula le tapis rouge. Les photographes affluèrent. Le centre de cet événement médiatique était le professeur Gérard Ka-Hein, anthropologue mondialement connu pour ses recherches et la découverte d’une tribu indienne en Amazonie, jusqu’alors inconnue.

Il arrivait directement de Matignon où il venait de recevoir la Médaille de la Légion d’honneur. C’était la consécration. Des centaines d’invités triés sur le volet l’attendaient.

Gérard Ka-Hein était très ému. Ses cheveux pourtant gominés avaient repris, sous le souffle des hélices, leur allure de champ de bataille. Son nœud papillon était de travers. Sa femme le redressa.

Dans la salle de réception, le ballet des serre-moi-la pince commença.

– « Alors, Gérard, vous allez enfin vous mettre au golf ? », lui demanda le ministre des Affaires étrangères.

« Désolé, Monsieur le Ministre. Je préfère le golfe du Panama ou alors… le pantalon golf de Tintin ». Rires.

Ce fut ensuite le tour des accolades des diplomates et chercheurs rencontrés sur le terrain et des sponsors, des hommes d’affaires qui avaient financé les infrastructures (eau, écoles, électricité) pour la tribu. La cérémonie fut déclarée ouverte et on entra dans une salle apprêtée pour la circonstance : lustres de cristal, lumières féeriques, tapis orientaux. Au mur, tableaux d’Alechinsky et de Soulages. Ce fut le moment des discours et des louanges, des « Vous vous rappelez, cher Gérard, quand… », ponctués de clap clap bien nourris.

On sentait déjà les bonnes odeurs venir de la cuisine. Le professeur Ka-Hein prit enfin la parole, la gorge nouée. Il remercia sa femme pour son infinie patience (le désordre endémique dans son bureau), remercia ses enfants, ses collègues, ses sponsors. Applaudissements. Il regagna sa place. Le service commença.

Soudain, au moment où il porta le verre à ses lèvres, son portable se mit à vibrer dans la poche de son pantalon. Qui avait la drôle d’idée de l’appeler à ce moment-là ? Un message s’afficha. Il le lut, discrètement. « Bravo, Yingele*. Ton papa. Khaïm Cohen » Expéditeur inconnu. Il devint livide. C’était une très mauvaise blague. Son père n’était déjà plus de ce monde. Qui pouvait bien lui envoyer ce message d’un goût douteux, quelqu’un qui connaissait le nom de son père et donc le sien avant qu’il ne le change ? Ce message jeta le trouble. Une idée folle se mit à germer en lui. Il se leva et tapant avec la fourchette sur son verre, il demanda le silence.

« Chers amis venus aujourd’hui pour m’honorer, j’aimerais à mon tour honorer un être cher. Je vous invite chez moi à l’issue de ce magnifique repas, j’ai quelque chose à vous montrer ». On savait l’homme farfelu. L’idée les amusa. Ses proches amis et collaborateurs se retrouvèrent deux heures plus tard confinés dans le vestibule de l’appartement de Gérard Ka-Hein. Au milieu de la pièce trônait une vieille machine à coudre Singer mécanique. « J’ai installé la machine à coudre de mon père dans l’entrée pour me rappeler que l’homme que vous avez célébré ce soir n’a pu accomplir son œuvre sans le travail ardu d’un tailleur, mon père, ce Juif polonais émigré qui avait fui la misère et l’antisémitisme. Je propose qu’on lui porte un toast post-mortem ».

Sur ce, tous levèrent leur verre, le dernier de cette nuit : « Lekhaïm ! »** Ca tombait bien. Le père de Gérard s’appelait aussi Khaïm.***

* Petit garçon en yiddish. Terme affectueux.

** « A la vie », en hébreu.

*** Jeu de mots, car signifie aussi « A Khaïm  », prénom masculin hébreu.

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