Plusieurs fois reportée, la mission au Proche-Orient du Vice-Premier ministre et ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders se sera finalement déroulée du 8 au 12 novembre 2013, soit quelques jours après le passage dans la région de l’émissaire américain John Kerry. Un « bon » moment pour rappeler aux autorités la position de la Belgique et celle de l’Europe.
Depuis qu’il a pris ses fonctions comme ministre belge des Affaires étrangères, c’est la première fois que le vice-Premier Didier Reynders se rendait en Israël. Une visite de courtoisie donc avec les autorités officielles et ses homologues israélien et palestinien, doublée d’une visite « stratégique », visant à positionner la Belgique dans les événements actuels, et à relayer le message politique de l’Europe. Entouré d’une lourde délégation, d’une équipe de presse et des présidents du CCOJB, Maurice Sosnowski et du FORUM, Kouky Frohmann, le ministre s’était fixé un programme chargé et extrêmement minuté… pour ne froisser personne.
Les deux premiers jours du voyage ont ainsi été consacrés à la rencontre des représentants palestiniens, le Président Mahmoud Abbas en tête, dans sa résidence d’Amman. En route vers la Jordanie, le convoi ministériel a d’abord pu entendre les explications de OCHA, le bureau de coordination humanitaire de l’ONU actif dans les territoires et chargé du monitoring des colonies et des check-points. « La Cisjordanie compte 2,5 millions d’habitants, Gaza en compte 1,7 million », a rappelé la représentante de l’organisation. « 43% de la Cisjordanie est occupé par des colonies, 18% par des zones militaires, et l’armée israélienne contrôle 70% du territoire (zone C)… ». Avant de revenir sur le très controversé projet de construction E1 qui vise à relier par une route accessible aux seuls Israéliens la plus grande colonie, Maale Adumim, à Jérusalem en coupant la Cisjordanie de Jérusalem-Est…
Abbas, maitre des opérations
Le ministre Didier Reynders a ensuite été reçu par le Président palestinien Mahmoud Abbas, en présence de son homologue, le ministre des Affaires étrangères Riad Malki et du négociateur de paix Saeb Erekat. Un entretien dont il est ressorti relativement positif. « Nous pensons que, quel que soit le rôle du Hamas, il faut soutenir les négociations jusqu’à la date du 29 avril fixée par John Kerry ». Avant de poursuivre : « John Kerry a d’ailleurs évoqué le risque d’une troisième intifada si les négociations n’aboutissent pas. Il n’y a pas d’autre choix. Le Président palestinien se dit soutenu par au moins 70% de sa population, y compris à Gaza et pense qu’il parviendra à emporter la conviction. La situation actuelle est relativement calme, au regard de ce qui se passe dans les pays voisins, Syrie, Egypte, il serait dommage de ne pas traduire ces discussions en une solution à deux Etats ». Si des sources internes semblaient un temps remettre en question la poursuite du processus, Mahmoud Abbas parait donc rester « le maitre des opérations » et vouloir mener le processus à son terme, malgré les thèmes qui continuent de fâcher, tels la ligne de démarcation de 67 et le tracé des frontières ou la poursuite incessante de la construction des colonies. Le ministre belge n’a toutefois pas exclu une relance américaine du processus avant la fin de l’échéance.
Le Président palestinien a en outre marqué son accord avec la proposition du gouvernement belge de rehaussement du statut de la Délégation générale palestinienne auprès de la Belgique, du Luxembourg et de l’Union européenne. Celle-ci devient la « Mission de Palestine ». Son chef de mission, Leila Shahid, portant dorénavant le titre d’Ambassadeur.
Faisant suite à un diner « Breaking the Impasse » rassemblant quelque 300 hommes d’affaires israéliens et palestiniens, « dans le but d’associer la société civile au processus en construisant des ponts », les deux derniers jours du voyage ont été consacrés à la rencontre des représentants israéliens. Avec le Premier ministre Benjamin Netanyahou, chargé des Affaires étrangères en attendant le retour d’Avigdor Lieberman, Didier Reynders a signé un accord bilatéral destiné à renforcer les liens entre la Belgique et l’Etat d’Israël, en prévoyant une rencontre annuelle entre les diplomates belges et israéliens pour s’entretenir sur des sujets d’intérêt commun. Le chef de la diplomatie belge a également évoqué avec le Premier ministre la question de l’accélération de la colonisation israélienne en Cisjordanie, lui demandant d’éviter toute action qui pourrait nuire au bon déroulement des négociations. « Benjamin Netanyahou connait notre point de vue, celui de la Belgique et celui de l’Europe, qui jugent les colonies illégales au regard de la loi internationale », a rapporté Didier Reynders, en sortant de son entretien. « S’il estime de son côté qu’elles ne le sont pas et qu’il s’agit juste d’une extension de colonies existantes, on est tout de même en droit de se poser la question suivante : est-il opportun d’annoncer de nouvelles constructions pendant une période de négociations, alors qu’on demande dans le même temps aux Palestiniens de ne pas poser d’acte unilatéral, à l’ONU ou à l’UNESCO par exemple, qui risquerait de constituer un obstacle ? ».
La journée s’est poursuivie avec la rencontre du Président israélien Shimon Peres, auquel le ministre Reynders a présenté les membres de la délégation de la communauté juive de Belgique (CCOJB, Forum, Fondation du Judaïsme et Consistoire) venus rejoindre la mission. Le chef d’Etat israélien a tenu à revenir sur les pouvoirs d’Internet et des réseaux sociaux, persuadé que « cette nouvelle génération de la mondialisation sera celle de la paix ».
Un mot d’ordre : l’optimisme
Après s’être encore entretenu avec la ministre de la Justice Tzipi Livni, négociatrice israélienne dans le cadre du processus de négociations, Didier Reynders s’est rendu à la résidence de l’ambassadeur belge à Tel-Aviv pour remettre la médaille de « Commandeur de l’ordre de Léopold » au professeur Yehuda Bauer, en reconnaissance de sa contribution à la recherche sur la Shoah.
Le ministre des Affaires étrangères a terminé sa mission par la visite de Yad Vashem, espérant associer le mémorial à la conférence de prévention des génocides, lancée sous la présidence belge de la Task Force « Holocaust » et qui se tiendra à Bruxelles fin mars. Il venait également se rendre compte sur place du travail d’archivage auquel le mémorial s’attelle, et notamment la numérisation des dossiers des Justes à laquelle la Belgique a contribué grâce à un subside de 57.000 euros.
Didier Reynders s’est enfin rendu à l’Hôpital Hadassah pour entériner l’accord signé en juin 2012 avec l’Institut Bordet, les deux institutions étant mondialement connues pour leurs recherches en matière de lutte contre le cancer. Le ministère des Affaires étrangères a ainsi débloqué un financement de 100.000 euros qui sera consacré à deux projets sur le cancer du sein pour les équipes de Bordet et Hadassah qui travaillent ensemble et en complémentarité. L’Hôpital des enfants Reine Fabiola devrait également rejoindre ce partenariat d’ici peu.
Chef du service d’anesthésiologie de l’Institut Bordet, le professeur Maurice Sosnowski, à l’initiative de ces échanges de savoir et de chercheurs, a également profité du voyage pour rencontrer le ministre palestinien de la Santé Hani Abdeen, lequel s’est dit très intéressé par une collaboration avec Bordet dans la construction d’un hôpital du cancer dans les territoires. « Il semble encore trop tôt pour lancer un partenariat tripartite, mais c’est ce que nous envisageons sur le long terme », a affirmé Maurice Sosnowski.
Le mot d’ordre du voyage était visiblement l’optimisme et le chef de la diplomatie belge n’y aura pas dérogé. « Une visite comme celle-ci oblige à parler, à exprimer les points de vue, et nous permet de maintenir le lien entre les deux parties, cela fait partie de la démarche. Maintenant, nous n’avons pas de leçon à donner bien sûr et ce qui sortira de l’accord entre les parties deviendra l’accord de la communauté internationale », a-t-il souligné, restant toutefois réaliste : « Les négociations se font pour l’instant à quatre, ce qui montre qu’on est encore loin d’un accord, mais le retour à la table des négociations est déjà un pas, et le délai fixé par un calendrier met un peu de pression. C’est plutôt une bonne chose ».
« Nous sommes prêts à aider s’il le faut », a insisté le ministre belge des Affaires étrangères, après avoir rencontré des représentants de la coopération en matière d’éducation, de santé et de gouvernance locale. La visite de l’Hôpital de la Sainte Famille à Bethléem, dirigée par l’Ordre de Malte, aura permis de voir sur le terrain l’utilisation de l’aide financière accordée par la Belgique à un projet de clinique mobile de néonatalogie à destination des Bédouins, pour faire sortir la maternité de ses murs. Didier Reynders s’est aussi rendu au Complexe médical de Ramallah (notre photo), accompagné du ministre palestinien de la Santé, pour inaugurer un nouveau Cathlab, laboratoire permettant de diagnostiquer et de traiter les pathologies cardiaques, principales causes de morbidité et de mortalité en territoire palestinien.Interview
Yossi Beilin : « Il faudrait un miracle… »
Lors de son premier voyage en Israël, il y a vingt ans, accompagnant Jean Gol, Didier Reynders avait rencontré Yossi Beilin, négociateur des accords d’Oslo. Nous avons retrouvé ce dernier à l’ambassade belge de Tel-Aviv et demandé ce qu’il pensait des négociations en cours.
Peut-on comparer l’avant Oslo de la situation actuelle ?
Certainement pas. Benjamin Netanyahou et Mahmoud Abbas ne s’apprécient pas, mais se connaissent à la différence d’Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat. La situation est donc très différente aujourd’hui de celle de l’époque des accords d’Oslo. Et cela rend les négociations plus faciles, même s’ils ne les mènent pas directement eux-mêmes. Les négociateurs, Tzipi Livni et Saeb Erekat, se côtoient eux aussi depuis de longues années.
Etes-vous optimiste ?
Je ne suis pas du tout optimiste, parce que la situation politique n’est pas favorable, l’idéologie de notre gouvernement n’y contribue pas et la nomination de Lieberman n’est pas une bonne nouvelle. C’est très dur, mais on doit se rendre à l’évidence : si les conditions de négociations ne sont pas si mauvaises, il faudrait toutefois un miracle pour obtenir un accord. Je ne vois personne d’optimiste non plus au sein de la population. Comment peut-on trouver une solution à la question de Jérusalem ou à celle des réfugiés ? Je n’ai aucun doute, en revanche, sur une chose : que ce soit du côté israélien comme du côté palestinien, la population est prête à un accord et veut sortir de l’impasse. Le problème se situe du côté des leaders.
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