Qu’est-ce que le monde nous emprunte ?

On dit souvent aujourd’hui que l’Occident veut imposer ses valeurs au reste du monde, et que cette tentative relève d’une arrogance que les Grecs appelaient hubris

On souligne à juste titre qu’en maints endroits de la terre s’exercent des résistances : les « valeurs asiatiques » s’opposent à la civilisation d’origine européenne, de même que les « valeurs africaines », « musulmanes », ou encore celles des « peuples premiers ».

Tout dépend de l’interlocuteur auquel vous avez affaire. La plupart du temps, de telles revendications émanent de ceux qui exercent le pouvoir et ne veulent pas le lâcher : chefs d’Etats non démocratiques, leaders (souvent autoproclamés) de « communautés » dont ils se considèrent comme les propriétaires. Mais d’autres interlocuteurs sont moins écoutés, et c’est normal : ils se trouvent réduits au silence par ces hommes de pouvoir qui monopolisent tant la parole que les incitants économiques et géostratégiques.

Les révolutions arabes ont été accomplies par une partie encore trop peu nombreuse et trop peu influente des sociétés concernées : les membres d’une classe moyenne émergente, qui demandent que l’Etat respecte les droits de l’homme. Trop faibles, ils ont été rapidement submergés par les Frères musulmans, qui avaient quadrillé la société en la réislamisant par le bas, selon l’expression de Gilles Kepel. Ces derniers se sont discrédités avec une rapidité vertigineuse.

Il faut donc que nous nous adressions en priorité aux interlocuteurs démocrates et laïques, qui défendent les mêmes valeurs que nous. L’Occident, en ce sens, n’impose rien : il choisit ses amis. Je suspecte que ces derniers sont bien plus nombreux qu’on ne le croit, mais il est éminemment périlleux pour eux de s’exprimer.

Heureusement, les sociétés non occidentales nous ont emprunté certains traits de ce que nous appelons le Progrès. Les grands centres commerciaux (malls) de Dubaï ou de Pékin ressemblent fort (en plus luxueux) aux nôtres. Les nantis de ces sociétés adoptent spontanément nos modes de consommation. Le capitalisme et le consumérisme semblent constituer des « valeurs » quasi universellement désirées, même si leurs bienfaits ne concernent souvent qu’une petite couche de privilégiés.

En Chine, cependant, cette couche s’élargit, le pays produit des biens et services de plus en plus sophistiqués, les élites voyagent. Ne pouvons-nous, au moins dans ce pays, mais aussi à Singapour, en Indonésie voire en Malaisie, espérer que le progrès technique et une certaine prospérité entraînent des conséquences positives en termes de démocratie et de droits de l’homme ? Des individus délivrés des pressions immédiates de la vie, alphabétisés, accédant à un certain niveau de vie, sont moins susceptibles d’obéir passivement à des autorités despotiques que de pauvres paysans illettrés et soumis aux aléas de la nature et de la politique.

Certes, pour le moment, c’est le pire du capitalisme qui a été copié dans un certain nombre de parties du monde. Notre capitalisme a été civilisé par la démocratie, les droits sociaux, la culture ouverte, la liberté et la tolérance. Les Chinois et nombre de dirigeants fascinés par la réussite de ces derniers pensent pouvoir prendre l’un sans l’autre. Développement économique débridé et massacres à Tian an Men (1989). Liberté économique sans liberté politique. Une telle insularisation de l’économie semble aujourd’hui tenir la route, mais à plus ou moins long terme, elle est irrémédiablement condamnée : ce sont les mêmes individus qui accèdent aux responsabilités économiques et à qui l’on demande d’accepter le pouvoir non contrôlé du Parti unique ou des autocrates de tous bords.

L’Occident bénéficie de la prospérité (relative), ainsi que de la démocratie libérale. La Chine et ses imitateurs jouissent (partiellement) de la première, mais sont dépourvus de la seconde. Le monde arabe n’a en général ni l’une ni l’autre, quand il n’est pas plongé dans d’atroces guerres civiles.

En cas de paix, quelle extraordinaire vocation pour Israël d’introduire dans ce monde de désespérance un peu de démocratie et de prospérité. Quel bel avenir pour les « sionistes » honnis… Mais je rêve, bien sûr.

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