Auteur du Dernier combat d’Ariel Sharon, un documentaire qu’il a réalisé en 2008, Michaël Prazan a pu suivre la logique d’un homme politique aux initiatives parfois déconcertantes et saisir les différentes facettes d’un homme aussi haï qu’admiré.
Que représente Ariel Sharon dans la conscience israélienne ? Michaël Prazan : Pour les Israéliens, le nom d’Ariel Sharon accompagne l’histoire de l’Etat d’Israël depuis son origine. C’est l’image même du Sabra. Il a participé à toutes les guerres d’Israël et il a exercé des responsabilités politiques importantes. Il est à l’origine du Likoud dont il est un des fondateurs même si paradoxalement il est issu du monde travailliste. Avec Shimon Peres, il est le dernier monstre sacré d’une génération ayant participé à la création de l’Etat d’Israël. Avec un avantage pour Sharon dans la mesure où il était soldat. En dépit de l’odeur de souffre qu’il a laissé traîner, sa réputation militaire est incontestable. Il jouit du prestige du stratège et du tacticien. Lors de la guerre du Kippour en 1973, tout le monde reconnaît qu’Ariel Sharon a renversé le cours des événements en faveur de Tsahal en lançant une contre-offensive dans le Sinaï. Il était à la fois le plus détesté et le plus aimé des hommes politiques israéliens après la mort d’Yitzhak Rabin.
Ariel Sharon n’a jamais été chef d’Etat-major de Tsahal. Est-ce en raison de son tempérament fougueux ? M. Prazan : Exactement. Durant toute sa carrière militaire, il n’en a fait qu’à sa tête et il a souvent désobéi aux ordres que l’Etat-major lui a donnés. Dans certains cas, cela lui a servi, notamment lors de la guerre du Kippour lorsqu’il redresse la situation en faveur d’Israël mais dans d’autres cas, cela lui a couté cher et cela ne lui a pas permis d’avancer comme il le souhaitait au sein de l’armée. Ainsi, en 1973, c’est à contrecœur que l’Etat-major le rappelle tellement il est mal vu par l’establishment militaire.
Comment expliquez-vous que ce pur produit du mouvement travailliste soit devenu un des dirigeants les plus importants de la droite israélienne ? M. Prazan : Par opportunisme politique. Bien qu’il ait pu se montrer extrêmement velléitaire à la guerre, il a aussi fait preuve d’opportunisme lorsqu’il mènait le combat politique. Je pense qu’il a forgé cette particularité à la guerre dans laquelle la tactique est importante.
Son rôle majeur dans le processus de colonisation des territoires conquis en 1967 est-il aussi le fruit de son opportunisme politique ? M. Prazan : Je pense que son alliance avec le mouvement colon illustre bien son opportunisme. Lorsque j’ai rencontré Benny Katzover, un des dirigeants du mouvement des colons, il m’a confirmé qu’il s’agit bel et bien d’un jeu de dupes. Ariel Sharon n’a aucune sympathie particulière pour les colons religieux qu’il considère plutôt comme des illuminés. Entre Katzover, le théoricien du grand Israël biblique et Sharon le militaire laïque issu du mouvement travailliste, le courant passe difficilement. Bien qu’ils se respectent, ils ne s’apprécient guère. Ils ont pourtant parcouru un bout de chemin ensemble même si c’est pour des raisons diamétralement opposées.
La colonisation des territoires palestiniens n’en demeure pas moins essentielle pour Ariel Sharon ? M. Prazan : Qu’on ne se méprenne pas : s’il se montre opportuniste, Sharon n’en est pas moins sincère dans son soutien actif au mouvement colon. Pour Sharon, il s’agit avant d’un coup de billard à trois bandes. Son intérêt pour les colons se fonde sur son obsession sécuritaire. En créant une marge territoriale en Cisjordanie, Israël peut anticiper des attaques extérieures. Il ne voit le Grand Israël que d’un point de vue stratégique et non pas idéologique ou religieux. Enfin, il pense que si la paix avec les Arabes était possible, ces territoires conquis seraient autant de monnaie d’échange pour parvenir à la paix. On peut puiser dans son parcours différents exemples qui le prouvent. Dès lors que la paix a été signée avec l’Egypte, les colonies israéliennes du Sinaï ont été démantelées manu militari par Ariel Sharon. En fait, il s’agit toujours de trouver un chemin où l’Etat d’Israël sortirait gagnant. C’est ce qui a motivé son soutien au mouvement colon à l’époque.
Comment interprétez-vous son choix du désengagement de Gaza en 2005 ? M. Prazan : Au fond de lui-même, Sharon a toujours pensé que la paix avec les Palestiniens et les Arabes n’est pas possible. Et lorsqu’il devient Premier ministre en 2001, il en est encore plus convaincu. Mais, et c’est essentiel, il a aussi acquis la certitude que la question des territoires occupés est devenue le poison dont Israël doit se débarrasser, quitte à procéder de manière unilatérale. C’est ce qu’il fait en 2005 en évacuant Gaza unilatéralement.
Qui pourrait être son dauphin politique aujourd’hui ? M. Prazan : A en croire la logique de son parcours politique, il me semble que Tzipi Livni apparaît comme la dépositaire de l’héritage politique de Sharon. Sa volonté de casser le Likoud ainsi que la construction d’une force politique centriste ne fait que conforter cette idée même s’il n’y a jamais eu véritablement d’adoubement de sa part.
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