Mais pourquoi un peuple situé à l’autre bout de la terre –et dont les dirigeants furent alliés aux nazis de surcroît- s’intéresse-t-il à un tel point à la petite Juive d’Amsterdam ?
Depuis sa parution en 1950 en allemand puis en français, le Journal d’Anne Frank a été traduit en 70 langues, depuis l’afrikaans jusqu’au vietnamien en passant par le farsi, le népalais et surtout… le japonais.
Car, après les États-Unis, c’est dans ce pays que le Journal s’est le mieux vendu. En fait, aucun livre étranger n’est autant lu et étudié là bas Et rares doivent être les Japonais qui ne connaissent pas le terrible destin de l’adolescente d’Amsterdam.
Fait unique en Asie, il existe même un musée de la Shoah dédié à Anne Franck et situé près d’Hiroshima. Il est tenu par un pasteur protestant japonais, M. Makoto Otsuka qui, après avoir rencontré son père, Otto Frank, est devenu un véritable « Anne-Frankologue »
Il a appris l’hébreu et connaît parfaitement l’histoire de la Shoah qu’il tente de transmettre à ses visiteurs. Par ailleurs, en 1999, on a tiré du Journal un dessin animé « Anna no nikki » à destination des adolescents et qui a rencontré un vif succès.
Pour l’anecdote, il existe même une variété d’azalée japonaise portant le nom d’Anne Frank (« feuillage vert brillant donnant 5 à 6 fleurs de couleur rose »). Et, en 2011, un « manga » * racontant son histoire est rapidement devenu un best seller.
« Mangaïsée » en une petite fille aux grands yeux, la jeune Juive et sa cruelle histoire est devenue aussi populaire que Tintin ou Astérix chez nous…. Reste qu’il est difficile de ne pas se demander pourquoi un tel succès dans ce pays là entre tous?
Après tout, dès septembre 1940, le Japon avait signé un pacte d’alliance tripartite avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Alors ? Non content de se poser la question, le journaliste Alain Lewkowicz** a résolu d’y répondre.
Il en a tiré un documentaire à la fois émouvant, drôle et intelligent : « Anne Frank au pays du manga », diffusé sur Arte en 2012. En novembre 2013, c’est aussi devenu une BD (Ed. Les Arènes-Arte) et une application interactive (http://annefrank.arte.tv/fr/)
Et sa réponse est qu’il s’agit d’un malentendu basé sur une profonde ignorance de l’histoire. Les Japonais aiment Anne Frank parce qu’ils s’identifient à elle : eux aussi ont été victimes de crimes sans nom et eux aussi ont souffert de l’occupation.
L’idée qui prévaut au Japon, c’est qu’avec les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, ce sont eux les plus grandes victimes de la 2ème guerre mondiale. Comme l’explique Alain Lewkowicz:
« En Occident, on considère que la Shoah est un mal absolu mais qu’Hiroshima est un mal nécessaire. Les Japonais pensent le contraire ». Et que leur vie sous sujétion américaine a été aussi difficile que celle de la petite fille d’Amsterdam sous la terreur nazie.
Un négationnisme codifié par les autorités
Bien sûr, on peut comprendre que les Japonais d’aujourd’hui connaissent mal la Shoah et les crimes nazis en général : ce sont pour eux des événements aussi lointains dans le temps que dans l’espace.
Le souci, c’est qu’ils ne connaissent pas davantage leur propre XXème siècle. Rien sur la politique impérialiste de leurs gouvernements qui, dans les années 1930, les a mené à coloniser la Corée, à occuper la Mandchourie, attaquer la Chine…
Pas davantage sur leurs attaques dans les années 1940 contre l’Indochine française, les Etats-Unis à Pearl Harbour, l’invasion de la Malaisie, des Philippines, de Singapour, de l’Indonésie, de la Nouvelle Guinée…
Tout cela est ignoré ou considéré comme secondaire face aux tragédies des 6 et 9 aout 1945, lorsque, pour des raisons mal précisées, les Américains rasèrent deux villes du paisible empire nippon, causant la mort d’au moins 130.000 innocents (plus 100.000 autres par la suite)
Il est juste de préciser que cette ignorance, proche du négationnisme n’est pas seulement causée par l’insouciance d’une jeunesse plus préoccupée, comme partout, du présent et du futur que du passé. Il est surtout dû à une volonté gouvernementale
Voilà des décennies que les différents gouvernements japonais refusent de reconnaître la responsabilité du Japon dans les guerres du Pacifique. Qu’ils expurgent les livres d’histoire des massacres et des crimes de l’armée impériale.
Pourtant, les Japonais seraient sans doute intéressés à connaitre ce qu’on appelle « le viol de Nankin » : de mi décembre 37 à fin janvier 1938, les soldats nippons ont ravagé cette ville chinoise, violant entre 20 et 80.000 femmes et enfants et tuant au moins 200.000 civils.
Mais un homme comme Shintaro Ishihara, qui fut à trois reprises gouverneur de Tokyo, considère lui, qu’il s’agit d’une « invention chinoise ». Et ce genre de discours n’est pas une exception, loin de là.
Car le documentaire d’A. Lewkowicz montre que l’extrême droite ne cesse de progresser au Japon, y compris au sommet du pouvoir : le très droitier Shinzo Abe, 1er Ministre depuis décembre 2012, cache peu son ultranationalisme.
Ce 26 décembre 2013 encore, il s’est rendu au sanctuaire Yasukuni où sont honorées les âmes des soldats morts pour le Japon. Parmi lesquels 14 généraux condamnés comme criminels de guerre en 1945 par les Alliés…
En mars de la même année, il a aussi posé, tout sourire, déguisé en pilote de chasse de l’escadrille 731. Une allusion –que peu de Japonais ont sans doute saisie- à l’unité 731 de l’armée impériale, responsable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
Dirigée par le lieutenant-général Shiro Ishii, le « Josef Mengele nippon », (encore une allusion peu compréhensible pour les Japonais) les membres de cette unité, au prétexte d’expérimentations scientifiques, torturèrent et tuèrent plus de 10.000 hommes, femmes et enfants.
On voit par là que si un proverbe affirme : « Les peuples heureux n’ont pas d’histoire », l’inverse semble tout aussi exact : « Les peuples sans histoire ont tout pour être heureux » …
*Manga : bande dessinée japonaise extrêmement populaire : 60% des Japonais en lisent au moins un par semaine. Il en existe pour chaque sexe et chaque âge. Tous les grands classiques ont été traités façon manga, depuis « Hamlet » jusqu’à « Guerre et paix » en passant par « Mein Kampf » (qui, avec à peine 50.000 ex. vendus n’a pas été un succès)
** Alain Lewkowicz travaille à France Culture et dans la presse écrite. Son documentaire a été diffusé sur Arte le 8/12/12.
Cet article a été inspiré par : http://www.rue89.com/rue89-culture/2013/12/22/voyage-japon-adore-anne-frank-ignore-tout-nazisme-248490
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