La Rochelle, son université et son spectacle antisémite

Fin juin 2013, nous avions évoqué la tourmente* qui avait emporté Michel Goldberg, professeur à l’université de La Rochelle, après avoir dénoncé une pièce de théâtre antisémite montée par des étudiants. Suite d’une affaire où des autorités universitaires s’enferment dans un déni de réalité.

Vous n’étiez pas le seul à considérer comme antisémite la pièce de théâtre jouée par des étudiants au sein de votre université ?

Michel Goldberg : Bien au contraire. De très nombreux professionnels du théâtre ont relevé sans ambiguïté que cette pièce dont le titre est Une pièce sur le rôle de vos enfants dans la reprise économique mondiale contient de très nombreux stéréotypes et préjugés antisémites, et qu’elle repose largement sur les idées les plus sales à l’encontre des Juifs. L’argument de l’humour ou du second degré ne tient pas du tout. Cette pièce prétend dénoncer la mondialisation au travers des Juifs jugés responsables de celle-ci, et plus particulièrement par la mise en esclavage des enfants non juifs. On voit bien qu’il s’agit d’une reprise de l’accusation du meurtre rituel sous une forme actualisée : les Juifs de cette pièce prennent l’ADN des parents, vérifient la valeur potentielle des enfants. Quand ils deviendront adultes, ils devront payer… Lorsqu’il est question de la Shoah dans cette « comédie », on trouve des Juifs orthodoxes ne pensant qu’à l’argent qu’ils pourraient retirer d’une chasse aux nazis. Et de manière générale, les Juifs forment une mafia dominant le monde en exploitant les plus faibles et les plus pauvres. De nombreux responsables politiques ont lu cette pièce ou les analyses sérieuses : le député de La Rochelle, la députée de Rochefort, le maire de La Rochelle, la ministre de l’Enseignement supérieur, la LICRA, le MRAP, le syndicat SNESUP, l’UNEF, le CRIF et une association juive antisioniste « Une autre voix juive », partagent unanimement cette analyse.

Comment la situation a-t-elle évolué au sein de l’Université de La Rochelle ?

M. Goldberg : A l’Université de La Rochelle, la direction s’en tient à un déni de réalité. Comme les étudiants ne sont pas des antisémites, on ne pourrait donc pas adresser de critique sérieuse, ni contre les étudiants, ni  contre les professionnels qui les ont encadrés, ni contre la pièce elle-même. S’ils ne sont pas antisémites, les étudiants véhiculent cependant des idées nauséabondes. Les conséquences sociales peuvent être redoutables : à partir de ces idées, quelques cinglés n’hésitent pas à passer à l’acte en tuant des enfants juifs, comme ce fut le cas à Toulouse. Mon objectif n’était pas de sanctionner ces étudiants ou leurs encadrants, et moins encore de les poursuivre en justice, mais de leur donner tous les éléments pour qu’ils se rendent compte de l’horreur de la pièce qu’ils ont jouée.

Continuez-vous d’enseigner au sein de cette université ?

M. Goldberg : Oui. Je donne mes enseignements sans problème et mes recherches se poursuivent. Mais de nombreux courriels ont circulé à mon sujet dans l’université.  Des collègues n’hésitaient pas à dire que j’étais totalitaire, que je portais atteinte à la réputation de l’université et que je tronquais des citations de la pièce litigieuse. Pour certains, j’étais un terroriste. Beaucoup de collègues ont donné du crédit à ces attaques et depuis lors, certains ne me saluent plus ou ne veulent tout simplement pas apparaître à mes côtés. Ces attitudes quasiment quotidiennes sont difficiles à vivre parce que dans cette affaire, j’avais informé mon université pendant 50 jours en veillant à rester exclusivement sur le terrain de l’argumentation. Pendant cette longue période, rien n’est sorti dans les médias. Mais des responsables de l’université ou du théâtre affirmaient que je n’entends rien au théâtre, ni à la distanciation brechtienne, ni à la différence entre une personne et un personnage, etc. On me traitait un peu comme un ignorant qui tombe dans la sensiblerie parce que sa mère était une ancienne déportée d’Auschwitz. Cependant, lorsque des metteurs en scène, des acteurs, des sémiologues, des spécialistes de la rhétorique et du langage ont montré que cette pièce était vraiment antisémite, il est apparu que je n’étais pas ce simplet ridicule, et… je suis devenu du jour au lendemain une sorte de sale type. Beaucoup de collègues qui voient clairement l’horreur de la chose ont bien du mal à m’exprimer leur soutien publiquement. En dehors de l’université, je n’ai jamais eu autant d’amis, j’ai rencontré des gens extraordinaires et de nombreux intellectuels. Mais au sein de ce petit village qu’est l’Université de La Rochelle, quelques personnes ont décidé de me dénigrer et elles semblent bien déterminées.

La tournée prévue au Québec a-t-elle été annulée ?

M. Goldberg : Oui. On a appris cette nouvelle dans un courrier de la ministre de l’Enseignement supérieur, dans lequel elle affirme que mon président a simplement « découragé » l’exportation de cette pièce. Par ailleurs, un partenariat a été maintenu avec le théâtre qui avait monté cette pièce et un autre partenariat s’est mis en place avec une compagnie qui s’était régalée de cette comédie antisémite.

Bien que le niveau national du syndicat SNESUP condamne cette pièce et vous apporte son soutien, la section locale de ce syndicat continue de s’opposer à vous…

M. Goldberg : La section locale a repris la vieille antienne de la liberté d’expression pour justifier le travail de professionnels avec des étudiants pour monter cette pièce. Puis, un responsable syndical m’a exclu de la liste de diffusion des sympathisants syndicaux. Il a pris prétexte d’un communiqué des cultes religieux de La Rochelle qui demandait que la pièce ne soit pas jouée au Canada. Il a considéré que la diffusion de ce communiqué à l’université constituait une atteinte aux principes de laïcité. Le Conseil d’administration de l’université lui a d’ailleurs emboîté le pas à ce sujet. Il m’a donc exclu de cette liste de diffusion qui regroupait des personnes syndiquées et d’autres qui ne le sont pas. Pendant la durée de cette exclusion, quelques collègues m’ont à nouveau bombardé de critiques malveillantes. Puis, mon nom est réapparu sur cette liste avant de disparaître à nouveau, suite à l’article paru dans Le Monde. Le règne de l’arbitraire est ici complet.

Cette affaire est-elle une illustration absurde des dérives de la liberté d’expression ?

M. Goldberg : En effet. La liberté d’expression est mise en avant ici pour défendre le discours antisémite au théâtre. Et dans le même temps, on me prive de cette même liberté devant le Conseil d’administration qui refuse de m’entendre, y compris lorsque des membres de ce Conseil tiennent des propos virulents à mon encontre ou à l’encontre de l’action que j’ai menée. Tout cela est absurde et ne correspond pas du tout aux règles élémentaires du débat contradictoire qui devraient prévaloir dans une université. Au moins, face à un tel constat, on se console en se disant qu’il reste encore beaucoup de travail à faire pour faire vivre une démocratie délibérative. Dans ma recherche, j’étudie les argumentations dans les controverses. De ce point de vue, mon université m’a bien servi.

*Université de La Rochelle : de l’antisémitisme en toute liberté

**Dossier complet sur cette polémique

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