Pierre Assouline signe ‘Sigmaringen’

Historien, Pierre Assouline redessine dans un roman l’exil forcé du gouvernement de Vichy au château de Sigmaringen, en Allemagne. Comment ce plan étonnant a-t-il été vécu ?

Ce livre s’ouvre sur Jules Renard : « Quand la vérité dépasse cinq lignes, c’est du roman ». Quelle est la force romanesque ? Ce type de roman se nourrit d’archives, de documents et de témoignages permettant de faire passer une vérité. Il représente le relais de l’historien qui ne peut pas interpréter. Par rapport à quelle exactitude l’Histoire s’avère-t-elle impuissante ? La littérature, la fiction et la poésie touchent le lecteur en lui transmettant une vérité à laquelle il peut s’identifier. Un romancier doit susciter son empathie, afin qu’il puisse s’approprier l’histoire racontée. Ici, tous les personnages ont existé, si ce n’est le majordome Julius Stein et l’intendante du Maréchal Pétain, Jeanne Wolfermann, un duo que je fais revivre à ma façon.

Gardien de Sigmaringen, votre héros symbolise le trait d’union entre les grandes et les petites gens du château. Comment cohabitent-ils ? Je parlerais plutôt d’une juxtaposition entre deux mondes, celui du gouvernement vichyste -exilé de force par Hitler- et celui des domestiques allemands, surpris par ces Français plus nazis qu’eux. Ne vivant pas aux mêmes étages, ils ne communiquent que rarement, d’autant que Pétain s’isole complètement… Seul le majordome Julius assure la liaison entre les deux. Il possède mon apathie et la religion de la musique, qui fait qu’il n’a pas la politique dans la tête. J’imagine aussi une histoire d’amour entre cet Allemand et une Française, à une époque où c’était difficilement admis. En tombant amoureux, malgré ce qui les sépare, ils dévoilent leur humanité.
Alors que la débâcle est proche, pourquoi le gouvernement de Vichy se morfond-il dans le déni ? Parce qu’il ne voit pas que tout s’écroule autour de lui. Cette maladie mentale finit tôt ou tard par être rattrapée par la réalité. Les personnages décrits m’intéressent, car ils ont le pouvoir entre leurs mains. Parmi eux, il y a des mondains, des intellectuels, des corrompus, des gens bien, des génies ou des imbéciles notoires. Il y a le cas Céline, alias le Docteur Destouches. Loin de n’être que mauvais, l’écrivain antisémite est aussi le médecin des pauvres. Il suit volontairement les membres du gouvernement vichyste et restera là jusqu’au bout.

Il en va de même pour Julius Stein, dont la « conception de l’obéissance relevait d’une pathologie ». Jusqu’où faut-il pousser la loyauté ? Pour Julius, elle est liée à son éducation de fils et petit-fils de majordome. Ses maîtres doivent pouvoir compter sur lui. Il éprouve d’ailleurs une admiration pour les propriétaires des lieux, les Hohenzollern (ndlr. famille royale ayant régné sur la Prusse, l’empire d’Allemagne et la Roumanie), chassés de chez eux. Cela le déconnecte du réel et lui permet de s’élever au-dessus de la querelle. Sa fonction exige qu’il soit au courant de tout, mais pas dans le jugement, parce qu’on ne demande pas son avis. Julius a moins peur que les autres tant il se situe hors du temps. En s’interrogeant sur son âme, il reste loyal par rapport à lui-même et à ses convictions profondes. Aussi nous transmet-il une belle leçon de courage et de fraternité franco-allemande.

En bref
Sigmaringen : quelle consonance étrange… Il ne s’agit point d’une formule magique, mais d’une ville témoin d’une transition historique. Qui se souvient de cet îlot allemand abritant le gouvernement de Vichy, fin 1944 ? « Le château était une ville en soi. Ce qui avait vraiment changé, jusqu’à bouleverser le visage de la ville, c’était la population. Dense, nombreuse, bruyante ». Comment voisinent les habitants avec ces nouveaux arrivants collabos ? Assouline se met dans la peau du majordome du château pour retracer cet épisode épique. Le héros sert de « go-between » entre deux univers, mais en temps de guerre, il doit assumer ses opinions. « On dit qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre… Je peux témoigner du contraire en l’un de ces moments inouïs où l’on sent l’époque pivoter sur ses gonds ».
Pierre Assouline, Sigmaringen, éditions Gallimard

 

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