On n’en finit pas avec Dieudonné M’bala M’bala. En lui-même, il n’est pas grand-chose, mais chemin faisant, il est devenu une sorte de symbole antisémite au cœur d’une galaxie où gravitent négationnistes à la Faurisson, islamistes rabiques et fascistes de tout poil.
Mais de quoi Dieudonné est-il le nom au fond ? Du bon vieil antisémitisme français, dont il véhicule les clichés les plus éculés ? D’une nouvelle forme de « judéophobie », issue des banlieues et alimentée par les déboires du Proche-Orient ? D’un dérivé de la guerre mémorielle que sont censées se livrer les communautés souffrantes d’hier et d’aujourd’hui ? De tout cela à la fois ?
Difficile à dire, et d’ailleurs, on s’en moque. La seule question intéressante est ce qu’on en fait. Si l’on écarte la violence
physique, à l’évidence une solution problématique dans un pays civilisé, il reste, pour traiter des individus de son espèce et les mouvements qu’ils représentent, deux attitudes possibles. L’une est celle généralement adoptée en Europe, notamment en France et en Allemagne : c’est l’interdiction du discours raciste, antisémite ou négationniste, et la condamnation en justice de ceux qui s’y livrent. L’autre est l’attitude américaine. Protégée par le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis, la parole, aussi choquante soit-elle, est libre d’une liberté sans entrave aucune. La raison de cette différence d’approche est évidente : obsédée par le passé proche, l’Europe démocratique estime n’avoir pas le droit d’oublier la noire prophétie de Berthold Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui : « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ». N’ayant pas vécu ce passé-là, l’Amérique ne craint pas sa résurgence.
Quelle est la bonne attitude ? J’ai participé un jour à un débat sur un plateau de télévision français dont l’objet était les lois dites « mémorielles », qui criminalisent les négationnismes. Parmi les participants se trouvait Jean-Claude Gayssot, auteur de la loi du même nom de juillet 1990 pénalisant la contestation de l’existence des crimes contre l’Humanité tels que définis par le Tribunal militaire international de Nuremberg. Un Juif israélien, aux yeux duquel la négation de la Shoah est proprement intolérable, ne pouvait que communier avec le sympathique et éloquent Gayssot.
Cependant, force est de reconnaître que cette loi, comme celles qui s’en sont suivies, n’ont pas retranché un seul membre de ce que Pierre Vidal-Naquet appelait la « petite troupe abjecte » des négationnistes. Bien au contraire, un Dieudonné, pour ne mentionner que lui, s’est mué aux yeux de ses séides en martyr de la cause des opprimés. Et puis, où s’arrêter ?
Alors, est-il préférable d’adopter l’attitude américaine, autrement dit laisser les Dieudonné s’exprimer à leur guise et ne sévir que lorsqu’il y a incitation manifeste à la violence ? Difficile de trancher. Peut-être, après tout, à l’âge d’Internet est-il illusoire de chercher à brider la parole. Bien sûr, il n’est pas question de tolérer Dieudonné. Mais comme il faut bien constater que l’interdit ne fonctionne pas très bien et que l’audience et l’aura de l’histrion ne font que croître et embellir, il importe de viser avant tout l’efficacité.
Le frapper au portefeuille
Comment ? Eh bien, le frapper au portefeuille. Dans l’arsenal juridique français, il y a de quoi le condamner pour incitation à la haine raciale, et il l’a été souvent. Ce qu’il faut, c’est enfin le punir pour défaut de paiement de ses amendes et outrage au tribunal. Il semble aussi qu’il se soustrait à l’impôt et organise son insolvabilité. Il faut donc le traiter comme on l’a fait pour Al Capone, qui a fini par disparaître au trou non pour le sang qu’il avait libéralement versé, mais pour avoir fraudé le fisc. Incidemment, la posture « anti-système » de Dieudonné en prendrait un coup aux yeux de ses propres partisans. Difficile, en effet, de concilier la lutte contre les puissants et les paradis fiscaux. Bref, c’est une question non seulement de principe, mais d’efficacité. Je me souviens que c’était la position de Pierre Vidal-Naquet à propos des négationnistes : parler sur eux mais jamais avec eux, et les empêcher de nuire, sans leur interdire la parole. C’est compliqué, mais je ne vois pas mieux.
Une chose est certaine : Israël ferait bien de ne pas se mêler de ces querelles. En France, l’Etat et la majorité des citoyens sont rangés du bon côté de la barricade, et cela devrait nous suffire. Et puis, nous avons fort à faire pour balayer devant notre porte.
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