Myriam Anissimov, Jours nocturnes, Le Seuil, 223 p.
Une toute jeune femme, famélique, qui a quitté Lyon et sa mère, voulant à tout prix lui montrer qu’elle vaut quelque chose, qu’elle est quelque chose, qu’elle est un mensch, quoi qu’elle lui ait prédit de malheur, de désastre dans son désir insensé d’être un jour une artiste, et puis d’ailleurs, comme elle le répète à sa fille : « On n’est pas artiste sur le dos de sa mère ! »
La voici donc à Paris, au lendemain de la « révolution » de Mai 68, anorexique et affamée, cherchant l’Aventure, l’Amour, le Prince charmant. Et sa voie (et sa voix) sur les planches. Elle va rencontrer des hommes, des beaux, des moins beaux, des buveurs, des drogués, des célèbres, des obscurs, des poètes, des musiciens, des théâtreux, attendant d’eux qu’ils lui payent un bon repas, qu’ils l’hébergent, dans le confort si possible. Mais surtout qu’ils l’aiment ! Et qu’elle puisse les aimer en retour. C’est pas gagné ! Ce qui l’anime, c’est certes la faim, littéralement. Mais c’est surtout un Désir incommensurable. Désir de vie, d’art, de beauté. C’est à cette recherche qu’elle se livre, chaque matin, errant dans les rues de la capitale, l’incitant à se lever, à se laver, à s’habiller, allant à la rencontre de quelque « messager du destin » comme elle dit joliment, certaine qu’un jour « elle se fera connaître », établissant ainsi aux yeux de sa chère Maman qu’elle n’est pas nulle.
En attendant, la narratrice de Myriam est seule; elle n’est certes pas naïve; elle n’est pas ce qu’on appelle une oie blanche. Elle est même ouverte à toutes les aventures, et n’exclut pas, au contraire, les sensations fortes. Mais la plupart de ses brèves rencontres ne semblent pas laisser de grandes traces dans son cœur; elles sont décevantes pour tout dire, dérisoires, parfois sordides. Et pourquoi ne pas devenir Escort girl comme, sur la foi de belles photos d’elle, on le lui propose ? D’accord, mais pour le Shah d’Iran ou rien. Ce sera rien. Tout cela, ces péripéties, n’est-ce pas le lot de ceux et celles qui apprennent à vivre ? Ne parle-t-on pas d’ailleurs de « roman d’apprentissage » ? C’est le genre auquel appartiennent ces Jours nocturnes.
Myriam Anissimov, après plusieurs biographies très remarquées (sur Primo Levi, Romain Gary, Vassili Grossmann), nous revient avec un roman, un roman à sa manière personnelle, cash, sincère, sans chichis. Elle nomme un chat un chat. Elle fait le bonheur du lecteur que nous sommes. En contrepoint de cette évocation de sa jeunesse dans le Paris des années 70, il y a surtout dans les pages de Myriam Anissimov des chapitres parfois bouleversants sur les relations conflictuelles qu’elle eut toujours avec sa « petit Maman » et ce que celle-ci est devenue aujourd’hui, reléguée dans une institution pour « personnes âgées », nommée par antiphrase « Le Bonheur ». Et l’imminence, aujourd’hui, de sa mort, renvoie sa fille à la sienne propre, à venir, qu’elle ne peut regarder en face. Et qui lui en ferait le reproche ?
Annie Cohen-Solal, Une renaissance sartrienne, Gallimard, 81 p.
Sartre fut pour plusieurs générations une manière d’idole intellectuelle. « Après l’enterrement de Sartre, en avril 1980 », écrit cette sartrienne accomplie qu’est la biographe de l’auteur des Mots, « on eut l’impression que la France venait d’enterrer Victor Hugo pour la deuxième fois ». Tant il est vrai que jusqu’à un passé récent, la France eut besoin de héros, de grands hommes, de grands écrivains qu’elle exportait dans le monde entier. Temps révolu, justement, depuis la mort de Sartre. Ce petit ouvrage est une réévaluation de la portée du philosophe, dans son pays d’abord, où il semble qu’il ne soit plus guère prophète, et surtout à l’étranger, où son œuvre, ses analyses philosophiques et politiques continuent semble-t-il d’exercer un attrait certain.
La première intervention ici nous ramène dans les années 30 où Sartre est prof de philo dans un lycée du Havre, où il songe à la gloire (à ses yeux certaine) et à la contingence. Laquelle sera, en 1938, l’objet philosophique de son premier roman, La Nausée. En attendant, au Havre, il donne des conférences sur la littérature. Le deuxième texte de ce triptyque consiste en une interview de Gilberto Gil, alors très « sartrien » ministre de la Culture du Brésil. Le troisième enfin se déplace aux Etats-Unis à l’ère d’Obama. Sartre, témoin majeur d’une époque révolue (la guerre froide, la décolonisation, l’aspiration révolutionnaire), est ici revisité avec des yeux, disons-le, amoureux. Renaissance de Sartre ? Voire. Entre ceux qui ignorent carrément ce nom qui fut glorieux, et ceux qui le tiennent pour un suppôt d’un communisme à jamais criminel, le nom de Sartre, comme celui jadis de Gide, le « contemporain capital », est voué, je le crains, à un progressif effacement.
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