Les organisations juives boycottent… une commémoration de la Shoah

Que se passe-t-il donc à Budapest pour que la principale organisation juive hongroise refuse d’être présente pour le 70ème anniversaire de la déportation massive des Juifs du pays ?

 

L’événement ne laisse pas d’étonner : la « Fédération des communautés juives de Hongrie » (« Mazshihisz »), a décidé –soutenue par le Congrès Juif Mondial – de ne pas participer aux grandes commémorations de la Shoah qui débuteront ce 19 mars.  

Pour le comprendre, il faut en revenir aux années 1920-1940, lorsque le régime autoritaire de l l’amiral Miklos Horthy dirigea le pays.  Dès le début, il instaura un  numérus clausus limitant le nombre de Juifs à l’Université et l’interdiction de certaines professions.

En 1938, ce régime sympathisant de l’Allemagne nazie retira leur nationalité à 250.000 Juifs et interdit les mariages mixtes. En juin 1941, sans que les Allemands aient exercé la moindre pression, l’amiral Horthy décide de rejoindre Hitler dans sa guerre contre l’URSS.

Dès juillet 1941, le régime livre 20.000 Juifs étrangers aux Allemands qui les tuent immédiatement.  D’autres massacres sont commis par les troupes hongroises. Mais en avril 1943, M. Horthy refuse de livrer à Hitler la totalité des Juifs hongrois.

Un sursaut de fierté nationale qui ne dure guère : le 19 mars 1944,  l’Allemagne occupent la Hongrie. Comme le maréchal Pétain en France, l’amiral décide de s’accrocher à l’apparence du pouvoir.

Il laisse les nazis imposer l’étoile jaune et les ghettos. En avril 44, les déportations vers Auschwitz, effectuées avec l’aide de la gendarmerie hongroise, commencent.  Effrayé par les réactions internationales, M. Horthy ordonne leur arrêt le 8 juillet.

Mais 430. 000 des 650.000 Juifs du pays ont déjà été déportés.  Ses partisans expliqueront par la suite que ce geste a tout de même permis de sauver plus de la moitié des 230 000 Juifs encore présents à Budapest.

Ce n’est qu’un bref répit, le 16 octobre 44, les nazis se débarrassent de l’Amiral et mettent au pouvoir Ferenc Szalasi, le chef d’un mouvement nazi nommé les« Croix Fléchées ». Persécutions, massacres et déportations reprennent jusque à l’arrivée de l’Armée Rouge en avril 1945.  

Retour à notre époque, à ce mois d’avril 2010 qui voit le parti conservateur Fidesz gagner les élections législatives et son président Viktor Orban devenir 1er Ministre. Très vite, malgré les protestations de l’Union Européenne, il instaure un régime « musclé »

Une nouvelle constitution a mis au pas la Justice, brisé la Cour constitutionnelle, muselé les médias, supprimé l’indépendance de la Banque centrale. Elle a surtout modifié la  loi électorale : il suffit dorénavant au Fidesz d’obtenir 25% des voix pour obtenir les ¾ des sièges au Parlement….

« Tolérance zéro » contre l’antisémitisme

Mais les élections de 2010 ont aussi permis au Jobbik, un parti d’extrême droite de devenir le 2ème du pays avec 16,67 % des voix. Un parti qui  cache peu ses sympathies pour les défuntes « Croix Fléchées » et leur idéologie nazie.

Un Orban/Horthy au régime autoritaire et un Jobbik/ Croix Fléchées leur mordant les talons pour qu’ils aillent toujours plus à droite, la comparaison est tentante. Mais bien sûr, l’Europe, le monde sont bien différents de l’époque des fascismes triomphants.

Et V. Orban se défend de tout racisme.  En 2012, il affirmait que « L’antisémitisme est antidémocratique et inacceptable » Il précisait : «. Je suis un Hongrois d’origine juive. Mais identité est hongroise et je n’ai aucun problème avec le fait d’être juif »,*

En mai 2013, devant le Congrès juif mondial, il prônait « la tolérance zéro » contre l’antisémitisme  et en octobre, le vice-premier ministre  et le Ministre des Affaires Etrangères réaffirment  la volonté du gouvernement de lutter contre « ceux qui veulent inciter  à la haine  raciale ».

Mais, par ailleurs,  l’antisémitisme est passé de 15% en 1995 à plus de 24% aujourd’hui. En cause, les attaques du Jobbik contre les Juifs (et contre les Roms et les autres minorités). Mais aussi les  positions ambiguës  du  gouvernement sur Miklos Horthy.

En fait,  V. Orban semble avoir entrepris une réhabilitation plus ou moins discrète de l’ancien dirigeant. Il a, par exemple, ordonné de rendre à la place du Parlement à Budapest son apparence d’avant 1940.

Depuis 2012, plusieurs bustes à l’effigie de Horthy ont été inaugurés par des personnalités officielles, son nom a été donné à des rues ou  à des parcs et, lors de plusieurs interviews, le 1er Ministre s’est refusé à le qualifier de dictateur…

Cependant avec l’approche des élections législatives d’avril prochain, le gouvernement en est revenu à la lutte contre l’antisémitisme en espérant ainsi isoler le Jobbik et l’affaiblir. Déclaration du ministre de la Culture et de l’Education, Zoltan Balog en janvier :

 « L’Etat hongrois possède une responsabilité incontestable dans la déportation et le meurtre des juifs hongrois » Même propos à  l’ONU : « l’Etat hongrois est coupable de la Shoah : il n’a pas réussi à protéger ses citoyens contre la destruction et il a aidé à l’assassiner en masse ».

Pas de quoi rassurer les dirigeant juifs qui craignent qu’avec la réhabilitation de Horthy, le gouvernement ne tente de minimiser son rôle (et donc celui du pays) dans les massacres et les déportations de Juifs avant l’invasion allemande de 1944.

Et de citer l’exemple des récentes déclarations de l’historien Sandor Szakaly, proche du gouvernement qualifiant les déportations de « procédure administrative pour expulser des étrangers »… Autre problème, le monument qui doit être inauguré le 19 mars

Supposé symboliser l’invasion du pays par les nazis en 1944, il montre la Hongrie comme un ange être attaqué par un aigle allemand. Pour le Mazsihisz, cela revient à nier le rôle actif de la Hongrie dans la Shoah.  

Le gouvernement a regretté que les institutions juives refusent de participer et  V. Orban s’est contenté d’affirmer que le monument était « un signe de respect pour la mémoire de toutes les  victimes ».  Cette déclaration n’a pas non plus rassuré le Mazsihisz…

*http://www.lesechos.fr/18/01/2012/LesEchos/21104-036-ECH_viktor-orban–l-infrequentable.htm

 

 

 

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