Un racisme distingué

On a tendance à penser que l’éducation constitue un vecteur d’émancipation censé permettre aux individus de devenir des citoyens responsables affranchis des dogmes et des préjugés. Ce postulat humaniste est hélas parfois contredit par une réalité moins belle.

Les individus instruits et cultivés ne sont pas tous des honnêtes hommes tolérants et ouverts sur l’Autre. Bien au contraire. L’élite intellectuelle peut compter dans ses rangs des diffuseurs de haine capables de tenir des propos racistes dont la virulence n’a rien à envier aux formules à l’emporte-pièce du « Beauf » du café du commerce. Si certains racistes distingués trouvent les mots pour rehausser habilement toute la laideur de leur pensée nauséeuse, d’autres, et ils sont nombreux, ne prennent même plus cette peine. L’heure est au langage clair et viril. Ils ne se soucient pas des précautions oratoires qu’ils laissent aux « bien-pensants » et aux tenants du politiquement correct qu’ils pourfendent.

Pour illustrer ce phénomène, un exemple vaut mieux qu’un long discours. Dans un dîner mondain, un homme se lance dans une critique du monde laïque auquel il appartient.

Ce professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, ayant exercé des responsabilités importantes dans de grandes entreprises belges, reproche au monde laïque de manquer de fermeté et de courage face au communautarisme. Le propos est alors vague, mais sa pensée se précise lorsqu’il désigne explicitement ce qu’il entend par communautarisme : l’islam. Il le voit comme une religion dangereuse comparable au nazisme. Et son livre saint, le Coran, n’a d’équivalent que Mein Kampf d’Hitler !

Si cet éminent professeur est convaincu que les musulmans (sans la moindre distinction entre fondamentalistes et simples pratiquants) sont tous de dangereux communautaristes prêts à détruire les fondements démocratiques et humanistes de notre société, il juge également qu’il y a « trop d’Arabes à l’université ».

Ce qui devrait plutôt le réjouir en termes d’intégration et de mobilité sociale ne fait que l’inquiéter. Cette petite phrase n’a rien de paradoxal en réalité. Elle met en exergue ce qu’il dissimule mal : le racisme. Car c’est bien des Arabes dont il parle. Et en bon pragmatique, cet homme brillant considérant au passage que la société est constituée de 90% de médiocres (auxquels il n’appartient pas évidemment) propose une solution radicale : l’interdiction de l’islam en Europe ! Et lorsqu’on lui fait justement remarquer que d’autres en disent autant à propos des Juifs, il ne répond rien d’autre que « ce n’est pas pareil ». On aurait songé un instant que par atavisme (il est juif), il puisse remplacer les termes « islam », « musulman » et « Arabe » par « judaïsme » et « Juif » pour saisir l’absurdité de son propos. C’est peine perdue, il répète qu’il a raison et sait de quoi parle.

Cet homme ne fréquente pas d’Arabes ni de musulmans. Pourtant, il est convaincu de connaître tout d’eux. Il a lu le Coran et il ne manque pas de lire tous les spécialistes auto-proclamés de l’islam qui passent leur temps à chercher dans le Coran les sourates belliqueuses pour rendre compte de la violence et du danger de l’islam. Il suffit de l’écouter quelques minutes pour repérer les mots et les expressions qu’affectionnent ces journalistes et essayistes qui ont fait de « l’islamisation de l’Europe » leur thématique privilégiée. Il est navrant de voir un homme au parcours académique et professionnel aussi remarquable se perdre dans la médiocrité du racisme. Il n’est pas un cas isolé malheureusement et il n’est pas nécessaire de fréquenter les dîners en ville pour les rencontrer. Ils se glissent dans le monde laïque qu’ils cherchent obstinément à entraîner dans leur délire raciste.

Les tenants de la laïcité ne doivent absolument pas se laisser impressionner par cette rhétorique faussement savante. Car la laïcité n’est pas le cache-sexe de la nouvelle extrême droite, elle n’a pas été conçue comme un instrument de stigmatisation et d’exclusion des populations arabo-musulmanes.

Ni antireligieuse ni au service du racisme, la laïcité définit un cadre démocratique fondé sur la liberté de conscience, l’égalité de droits des croyants, des athées et des agnostiques, et l’orientation universaliste de la sphère publique.

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