L’arme du boycott

Peut-on boycotter Israël ? Doit-on boycotter Israël ? Faut-il craindre un boycott généralisé en cas d’échec de la négociation, à plus forte raison si Israël était désigné comme le principal responsable de cet échec ? Quelles seraient les retombées d’un tel boycott sur l’économie globale et sur les ménages en particulier ?

Leurs initiales étaient encore inconnues il y a quelques années, et voilà qu’elles sont aujourd’hui sur toutes les lèvres : le BDS (boycott-désinvestissement-sanction).

Le militantisme palestinien est passé là à une phase supérieure : longtemps, celui-ci consistait à exprimer une solidarité avec les Palestiniens, à adhérer au narratif de la Nakba, à témoigner compassion et pitié pour le sort de ces ultimes damnés de la terre que Franz Fanon n’aurait sans doute pas désavoués. En corolaire de cette adhésion, ces mouvements militants dénonçaient avec fracas l’occupation, la répression, la colonisation, la violation des résolutions internationales et des droits de l’homme par Israël, gagnant progressivement du terrain dans l’opinion européenne.

Là ou être pro-israélien n’a jamais signifié ipso facto une mise en cause des revendications nationales palestiniennes, pour autant que celles-ci soient compatibles avec l’existence et la sécurité d’Israël, très souvent, trop souvent l’adhésion à la cause palestinienne a signifié le déni du droit d’Israël à disposer d’un Etat établi dans des frontières sûres et reconnues.

Des initiatives venues d’en bas

La revendication du boycott est apparue dans le sillage de la seconde intifada. Elle a sans doute été inspirée par le précédent appliqué en Afrique du Sud à la fin des années 1980. Il est vrai que l’arme du boycott s’est avéré rudement efficace puisque l’Afrique du Sud a vite cédé à la pression économique et aboli le régime de l’apartheid, ce à quoi il faut ajouter le rôle constructif et positif joué par De Klerk et Mandela qui ont négocié avec brio la mutation de l’Afrique du Sud. Mais comparaison n’est pas raison : rappelons que dans le cas de l’Afrique du Sud, l’objectif était d’abolir l’apartheid, non de créer deux Etats, alors que dans le cas d’Israël, il s’agit non d’abolir le sionisme pour ceux qui auraient l’indigence de croire que sionisme et apartheid sont deux phénomènes analogues, mais l’occupation de la Cisjordanie pour permettre d’y créer un Etat palestinien, assorti de certaines restrictions dans le domaine militaire pour garantir la sécurité d’Israël.

De plus, et la différence est majeure, les deux boycotts ne se situent pas à la même échelle : le boycott a été une initiative onusienne, mobilisant tous les pays ou presque contre l’Afrique du Sud, alors que nul Etat, en Europe ou en Amérique, aussi critique

soit-il de la colonisation, n’envisage un boycott semblable à l’égard d’Israël. Les initiatives viennent d’en bas, non d’en haut. Elles ont été prises initialement par des artistes ou des chercheurs, qui, par conviction ou sous la pression du BDS, ont décliné, à titre personnel, l’invitation à se rendre en Israël. Ce boycott peut prendre une dimension institutionnelle lorsque ce sont des associations professionnelles ou des universités qui l’adoptent. Il ne faut pas se leurrer, ce type de boycott n’a aucune portée économique. Ce n’est pas une raison pour en sous-estimer la portée : il y a un aspect symbolique que l’on ne peut négliger du revers de la main en priant ces artistes ou ces chercheurs d’aller faire leur numéro ailleurs. Démontrer, par exemple, que l’association de professeurs américanistes qui a voté récemment une mesure de boycott est marginale, qu’elle rassemble un repaire recuit de gauchistes invétérés, ou bien promouvoir une contre-pétition en faveur de la coopération avec Israël n’y change rien.

Outre l’aspect symbolique, c’est l’aspect cumulatif qui est susceptible de nuire à Israël, bref, la crainte que le mouvement fasse tache d’huile, car un pays que l’on boycotte est un pays dont le prestige bat de l’aile, quoi qu’on en dise. Mais un second type de boycott est apparu depuis quelque temps : il émane d’entreprises,

de sociétés commerciales, d’institutions financières et d’établissements bancaires. Comme l’indique bien le nom de l’organisation, BDS, ce n’est pas dissuader des entreprises européennes d’investir en Israël qui inquiète, mais bien la résolution que prennent certaines sociétés qui travaillent déjà avec Israël d’arrêter leurs activités.

Deux poids deux mesures ?

Le désinvestissement est d’autant plus redouté que la mesure ne frappe pas seulement les entreprises établies en Cisjordanie, mais tout autant celles qui ont une activité en Cisjordanie, fût-elle mineure : à cet égard, les banques israéliennes qui ont des succursales dans les localités juives en Judée-Samarie, alors même que celles-ci ne représentent qu’un très faible pourcentage de leur activité, sont visées. L’argument israélien est de deux ordres : c’est, une fois de plus, deux poids deux mesures. On se garde bien d’en faire autant avec la Chine ou la Russie. L’argument n’est pas dénué de valeur, mais la logique de l’argument devrait consister, dès lors, à demander aux entreprises ou aux artistes qui boycottent Israël au nom des droits de l’homme de conformer leur action à leurs principes, autrement dit, d’étendre le boycott à la Russie et à la Chine, non de l’abolir pour tous. Cependant, il faut bien comprendre que l’arme du boycott n’est pas seulement morale, elle est politique, et son usage dépend du rapport de force entre les pays boycotteurs et le pays boycotté. Si l’on ne boycotte pas la Chine ou la Russie, c’est que ces géants économiques ne seraient guère affectés par de telles mesures, tant leurs partenaires suffiraient à remplacer les compagnies européennes qui décideraient de cesser avec elles leurs activités. Elles ont potentiellement une capacité de rétorsion dont Israël est privé.

On peut toujours crier à l’injustice à hue et à dia, Israël est hautement plus vulnérable que la Russie et la Chine. (Entre parenthèses, je n’ai jamais entendu qui que ce soit en Israël, s’indigner du boycott américain de l’ile de Cuba établi depuis la révolution castriste en 1959).

Boycott et négociation

En vérité, un boycott n’a de sens que s’il est efficace. Or, il peut l’être dans le cas d’Israël tant son économie est dépendante de ses liens avec l’Europe et les Etats-Unis. Il n’est d’ailleurs pas exclu que si un accord est signé, Netanyahou invoquera, pour convaincre la population israélienne, la nécessité de conjurer la menace d’un boycott. Il est un autre argument qui me semble bien plus pertinent. Des mesures de boycott ne sont pas compatibles avec une négociation en cours. C’est une mesure de défiance, alors même que le moyen de parvenir à un accord consiste à renforcer les mesures de confiance. Les partisans du boycott déclarent que c’est une mesure de résistance civile, pas une arme violente. C’est peine perdue que d’exiger et d’attendre d’eux qu’ils modifient leur ligne, alors même que les deux parties négocient. On sait le scepticisme qui,

de part et d’autre, entoure ces négociations. Mais pourquoi ne pourraient-ils pas annoncer que si un accord-cadre est signé par les Palestiniens représentés par Mahmoud Abbas, les appels au boycott seraient suspendus ? Ainsi les partisans du BDS apparaitraient non seulement comme une organisation militante contre l’occupation israélienne, mais comme une force active en faveur de la paix.

Le boycott, un délit
Si je déclarais dans ces colonnes soutenir le boycott, mon approbation pourrait entrainer ma comparution devant un tribunal. En effet, le plaidoyer en faveur du boycott d’Israël est aujourd’hui un délit en Israël, même si l’on prône un boycott sélectif ne visant que les produits des implantations, et ce en vertu d’une loi adoptée en troisième lecture et promulguée récemment.
Aussitôt saisie par plusieurs associations qui voient dans cette loi une atteinte à la liberté d’expression, la Cour suprême a rejeté l’appel, estimant que tant que la loi n’a pas donné lieu à des plaintes, il est prématuré de juger de ses effets sur la liberté d’expression. Quoi qu’il en soit, cette loi fait surgir dans un débat d’opinion la menace d’une sanction. Non que je tienne la liberté d’expression pour un absolu, mais la règle de droit repose tout de même sur la distinction fondamentale entre un acte et une opinion. Je suis bien conscient qu’il y a des opinions qui, dépassé un certain stade, n’en sont plus et appellent une sanction par la loi. Le boycott entre-t-il dans cette catégorie ? Je ne le crois pas. Aussi cette loi me parait inutile et enfonce un peu plus Israël dans le camp des pays démocratiques, mais au régime résolument antilibéral. Nous n’en avons pas terminé, car des parlementaires de la droite la plus idéologique que nous n’ayons jamais eue en Israël viennent de déposer un projet de loi qui sanctionnera désormais quiconque fera usage du mot « nazi » pour qualifier par amalgame quelque acte que ce soit commis par Israël. Il va de soi qu’il sera toujours permis de qualifier de la sorte ce que font les Arabes ! Ce qui me rassure, malgré tout, dans cette dérive antilibérale, c’est qu’elle me semble traduire non seulement l’ivresse du pouvoir des députés du Likoud, mais aussi et surtout la panique qui les assaille. Comme s’ils pressentaient que l’heure de vérité approche, qu’elle sera un tremblement de terre contre lequel il faut se barricader avant qu’il ne soit trop tard. Cette loi vise à côté, car ce n’est pas ce boycott interne qui a quelque poids que ce soit. A l’exception d’une décision, individuelle au demeurant, prise par plusieurs acteurs de ne pas jouer dans la Maison de la Culture inaugurée il y a quelque temps dans la colonie d’Ariel, on ne relève aucun cas. C’est le boycott extérieur qui inquiète les autorités israéliennes. 
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