Une fois par an, à Pourim, Sylvie ressortait les crécelles, une pour Aimée, une pour Jonathan et une troisième pour Robin. Elle leur confectionnait aussi pour l’occasion un déguisement.
Cette année, Aimée serait une princesse Pocahontas, Jonathan serait déguisé en pirate des Caraïbes version Johnny Depp et curieusement Robin se déguiserait en électricien (ça change des docteurs et des avocats). Sylvie les emmena à la fête de Pourim organisée par une association de bienfaisance.
Il y avait comme chaque année, une multitude de reines Esther, des rois Assuérus et des Mardochée, grands et courts sur pattes, tous enturbannés avec de fausses barbes ou alors peinturlurés avec un bouchon brûlé.
Il y avait aussi pas mal de policiers avec des sourcils dont on avait accentué le trait pour les rendre plus méchants. Il y avait aussi le lot habituel de Superman qui remportait un franc succès auprès des reines Esther.
Un moment, l’animateur proposa un jeu à tous les enfants. Il raconterait une histoire et chaque fois qu’il prononcerait le nom du méchant Aman, les enfants devraient faire tourner leur crécelle assourdissante. « Aman ! » RASH ! RASH ! RASH !
Quel bonheur ! Et avec quelle frénésie ils agitèrent leur crécelle !
A la fin de la fête, on distribua des paquets de friandises que les enfants vidèrent en deux temps, trois mouvements en attendant que leurs parents viennent les chercher.
Sur le chemin du retour, Aimée, Robin et Jonathan continuèrent dans le tram à agiter leur crécelle, sous le regard excédé des voyageurs. Sylvie, leur mère, eut beau les houspiller, rien n’y fit.
De retour à la maison, à l’heure du souper, ils n’avaient évidemment plus faim. Puis, ce fut l’heure du bain, du pyjama et du « Chut » quotidien de papa. « Ce sont les infos à la télé ».
Les trois enfants s’assirent dans le grand fauteuil avec leur crécelle. La présentatrice parla tout d’abord de la grève des chemins de fer, ensuite des inondations en Chine. Elle enchaîna sur des scènes de guerre en Afrique centrale.
Il y eut un gros plan sur un dirigeant-tyran.
Les enfants regardaient les nouvelles, le visage grave. « Dis, papa, c’est un méchant celui-là, n’est-ce pas ? », demanda Jonathan. « Alors, ça demande un p’tit coup de crécelle, non ? ».
Et tous les trois comme d’une seule main : RASH ! RASH ! RASH !
La journaliste sembla tout à coup lasse. « Et voici un reportage de notre correspondant au Moyen-Orient ».
Le correspondant en question était perdu parmi des milliers de réfugiés qui avaient fui des massacres perpétrés par le président… RASH ! RASH ! RASH ! (Tournez crécelles !)
Retour sur la présentatrice et son sourire. Elle termina le journal télévisé avec les résultats des matches de football de la journée. « Anderlecht enfin qualifiée en demi-finale… »
Papa éteignit la télévision, mais les enfants ne bougèrent pas du fauteuil, serrés les uns contre les autres. Alors, il leur demanda :
« Qu’est-ce que vous en pensez, des nouvelles à la télé ? »
Et tous les trois enfants d’une seule voix :
– « C’est pas la fête de Pourim partout dans le monde, on en a bien de la chance ! »
– « Allez, maintenant… au lit ! » Il faut souvent écouter les enfants…