Les poivrons du désert

La région d’Arava, au sud de la Mer morte, est sans conteste la plus salée et aride du pays. L’agriculture s’y développe pourtant depuis plusieurs années avec succès. A l’époque, le gouvernement israélien n’a en effet pas lésiné sur les moyens pour rendre l’endroit attractif. Si les conditions y sont certes plus difficiles aujourd’hui, la motivation des agriculteurs n’a, elle, pas été entamée.

Il est 18h et le travail n’est pas terminé. Une quinzaine d’ouvriers thaïlandais se pressent entre les machines de tri installées dans ce vaste dépôt, avant de mettre en caisses les poivrons rouges fraichement récoltés. Quatorze tonnes, rien que pour cette journée…

On se croirait au beau milieu de nulle part, nous sommes en plein désert dans la région d’Arava. Une région que beaucoup ne connaissent que pour y passer brièvement en rejoignant Eilat. Peu en revanche s’y attardent. C’est pourtant ici, dans la poussière et la sécheresse du petit village d’Idan, que Maayan et Ariel Kitron ont décidé de s’installer il y a treize ans, quittant le confort de Rehovot, au sud de Tel-Aviv, pour se reconvertir dans l’agriculture. Comme 70 autres familles.

Un changement de vie radical, rendu possible grâce aux aides de l’Etat. Le gouvernement offrait à l’époque aux candidats volontaires d’un déménagement dans le sud le logement et la terre. Des avantages considérables dont ils profitent aujourd’hui encore.

« J’ai toujours voulu être fermier, comme l’était mon père », raconte Ariel Kitron, originaire du kibboutz Mizra, au nord d’Israël. « Les seuls endroits possibles pour développer notre activité étaient une zone proche de la bande de Gaza et la région d’Arava, où l’Agence juive nous proposait un prêt de 50.000 euros sur 25 ans, en plus d’une maison de 70 mètres carrés à petit prix et d’un terrain à cultiver de 50 dunam (5 hectares). Jamais nous n’aurions pu franchir le pas sans cette aide financière », affirme-t-il, conscient de sa chance au vu des restrictions budgétaires actuelles et malgré l’aridité du quotidien.

Les Thaïlandais, une main d’œuvre rentable

Au pied des montagnes qui séparent Israël de la Jordanie, des serres à perte de vue ont peu à peu envahi le paysage. La modernité a elle aussi traversé les dunes d’argile. Ici, tout est géré automatiquement. Où qu’il se trouve, Ariel peut ainsi contrôler l’irrigation de ses serres depuis son portable.

Le couple a aussi trouvé l’opportunité d’étendre ses terres, en triplant la surface reçue au départ. Sur les 150 dunam (15 hectares) qu’il totalise désormais, 120 accueillent des poivrons et 30 sont consacrés à la culture du melon. Avec une production de 8 tonnes de poivrons rouges, oranges ou jaunes par dunam, ce sont près de 1.000 tonnes que les Kitron récoltent chaque année, dont 80% sont destinées à l’exportation, essentiellement en Europe, et dans une moindre mesure aux Etats-Unis. Le melon étant lui réservé au marché local.

« De chaque culture dépend le nombre de travailleurs thaïlandais qui nous est accordé », explique Ariel. Le visage protégé par un foulard, munis de gants, les ouvriers thaïlandais constituent la main d’œuvre la plus rentable pour le travail des champs. Ils commencent tôt le matin, pour rejoindre l’usine en début d’après-midi : là, ils laveront, pèseront et emballeront les légumes récoltés, jusque dans la soirée. Les graines semées au mois d’août permettent ainsi une récolte de décembre à juin, selon la couleur du poivron choisie.

« Les Thaïlandais restent en moyenne cinq ans en Israël, avant de retourner chez eux », poursuit Ariel. « Leur nombre d’heures de travail par jour est réglementé, donc si nous voulons pouvoir livrer nos poivrons au lendemain de la récolte, nous devons nous organiser pour ne pas rester trop longtemps dans les champs ».

Un système qui régule la concurrence, trois familles se partageant d’ailleurs la même usine et les mêmes machines pour limiter les frais. Après avoir passé la nuit en chambre froide, les poivrons triés selon leur poids de 180 à 250 gr voyageront par containers vers le port d’Ashdod ou de Haïfa, pour rejoindre trois jours plus tard la Slovaquie et le reste de l’Europe. En cas de pépin, Ariel n’hésitera pas à se déplacer lui-même dans les différents pays, comme il le fait déjà pour négocier directement les contrats de vente avec ses clients.

Cultures alternatives

Agronome de formation, Maayan Kitron, la femme d’Ariel, coordonne le département Horticulture au Centre de recherche et de développement de l’Arava (Arava R&D). Un laboratoire en quelque sorte qui teste de nouvelles techniques agricoles et vient en aide aux agriculteurs à la recherche de cultures alternatives et bio, en plus de plusieurs divisions spécialisées en pisciculture, en traitement des sols, en plantes ornementales…

Ici, on cultive les fraises en hauteur pour faciliter leur accès tout en les éloignant des insectes nuisibles vivant sous la terre, on cultive les aubergines à différentes températures, on tente d’introduire de nouvelles variétés de tomates cherry, haricots, raisins de table ou physalis, on crée aussi de nouvelles fleurs, comme les toutes récentes « Scabiosas », plus rentables à l’exportation…

Financé pour moitié par le KKL, pour l’autre par le Ministère israélien de l’Agriculture et du Développement rural, le Ministère du Développement de l’Arava et de la Galilée et une série de fonds privés, l’Arava R&D emploie quelque 30 personnes, assurant également une mission de conseil et d’expertise, avec un site internet à destination des agriculteurs locaux. Pour leur expliquer notamment comment isoler les plantes de cette terre particulièrement salée, dans cette région à la quantité d’eau également très limitée. L’Arava n’étant pas connectée au système d’eau israélien, l’eau requise pour les cultures est pompée à partir de forages creusés à 1,5 kilomètre de profondeur, avant d’être désalinisée.

Rançon du succèset illustration de la demande, les dernières journées portes ouvertes de l’Arava R&D en janvier ont accueilli plus de 30.000 personnes !

Mais si l’intérêt envers ces cultures est manifeste et ne cesse de grandir, les agriculteurs doivent faire face, eux aussi, aux effets de la crise. Sans parler de la liquidation judiciaire en 2011 d’Agrexco, cette société israélienne d’importation de fruits, de légumes et de fleurs, principalement sous la marque Carmel, qui facilitait la commercialisation de leurs récoltes en se chargeant notamment de la négociation des prix : « 70% de la production était payé et vendue avant de partir, 30% était négocié sur place », se souvient Ariel Kitron. « Aujourd’hui, ce rapport s’est inversé ».

L’Espagne, concurrente de taille

L’Espagne est par ailleurs devenue une sérieuse concurrente, avec un transport de marchandises moins long, moins coûteux et des marges plus élevées. Et le boycott ? « La demande a en tout cas changé », relève Ariel Kitron. « Nous ne savons pas si ce sont les effets du boycott ou la progression de l’Espagne, mais notre production n’est plus attendue comme avant. Les aides du gouvernement ont également diminué et l’Arava n’est plus considérée comme une région prioritaire », pointe-t-il encore. « Le gouvernement veut diminuer le nombre de Thaïlandais pour privilégier les travailleurs israéliens. Pas sûr que cela fonctionne, l’Arava est toujours très isolé du reste du pays ».

Malgré une politique actuelle qui tend au « chacun pour soi », les agriculteurs de la région sont bien conscients qu’une nouvelle coopérative rassemblant les 500 producteurs de l’Arava serait un apport bénéfique pour tous. Le prix des équipements, plastique et traitement des cultures augmentant, alors que le prix de la vente est resté inchangé. Avec un chiffre d’affaires toujours fluctuant selon le temps, pour un investissement constant.

Dans le village d’Idan, les caisses désormais libellées « Kitron »  tentent de remplacer petit à petit les fins de stock « Carmel », et on se réjouit des jours meilleurs. Depuis 1959, date de l’installation du premier moshav Ein Yahav dans la région, les habitants de l’Arava ont fait bien du chemin. Ils suscitent pourtant aujourd’hui encore l’admiration qu’éveillaient les pionniers d’hier. Cultiver la terre en dépit des obstacles, montrer que la vie est possible dans une région climatiquement hostile, n’est-ce pas cela aussi le sionisme.  

En chiffres
– Total annuel des exportations de l’Arava : 250 millions d’euros
– 60 % des légumes israéliens exportés proviennent de l’Arava
– La production de l’Arava se répartit comme suit:
  81 % de légumes (dont 2/3 de poivrons), 16 % de vergers, 2 % de fleurs
 Source : Arava R&D : www.arava.co.il
]]>