Désinvestissement en Israël : choix business ou boycott ?

Le Fonds souverain norvégien et le fonds de pension néerlandais PGGM ont décidé de retirer leurs investissements de sociétés israéliennes en raison de leur implication dans la construction de colonies en Cisjordanie. Faut-il assimiler cette décision au boycott d’Israël ? Nous avons interrogé Philippe Zaouati, professionnel français des investissements responsables, et Dan Catarivas, directeur des relations internationales du patronat israélien.

Comment envisagez-vous les mesures de désinvestissement en Israël adoptées par le fonds de pension hollandais PGGM et le Fonds souverain norvégien ?

Dan Catarivas : Ces investissements portaient sur des activités économiques d’un ordre de grandeur marginal. Les montants désinvestis sont insignifiants au regard de l’économie israélienne, mais aussi par rapport à l’ensemble des activités de ces deux fonds d’investissement. Si ces décisions ne sont pas graves, elles suscitent néanmoins notre inquiétude, précisément parce que ces fonds d’investissements ne parlent pas de boycott. On peut y voir en revanche un désaveu qui ne fait que conforter les agissements de délégitimation de l’Etat d’Israël. Il est essentiel de savoir si ces décisions ciblent exclusivement Israël ou si elles ne font que répondre à l’application de critères éthiques, sociaux et environnementaux que ces fonds d’investissements ont adoptés. Il est légitime que des fonds européens refusent par principe d’investir dans des entreprises impliquées dans des conflits, actives dans le commerce des armes, etc. Mais on peut malgré tout se demander si ces investisseurs institutionnels appliquent leurs critères d’investissement responsable avec autant de rigueur dans d’autres pays.

Philippe Zaouti : En raison de leur impact marginal, ces deux décisions de désinvestissement ne remettent pas en cause l’économie israélienne. Ceci étant dit, je pense que nous sommes face à un phénomène grave, car ces deux décisions ont été prises par des investisseurs qui se situent en dehors du champ politique. Les critères sur lesquels ils se fondent sont exclusivement commerciaux, éthiques, sociaux et environnementaux. Elles n’ont pas été prises de manière irréfléchie par des activistes politiques. Ce sont des professionnels de la finance qui estiment que la situation des sociétés israéliennes dans lesquelles ils ont investi est problématique au regard de leurs critères d’investissement. Dans l’hypothèse où les négociations actuelles entre Israéliens et Palestiniens n’aboutissent pas, le risque de contagion est réel et d’autres fonds d’investissement adopteront la même attitude que PGGM et le Fonds souverain norvégien. Ce n’est certes pas grave aujourd’hui, mais une fois que le phénomène prend de l’ampleur, il sera trop tard pour réagir. Il est donc essentiel que les autorités israéliennes prennent au sérieux ces mesures de désinvestissement sans réagir de manière irrationnelle et sans sous-estimer le problème.

Ces critères d’investissement responsable risquent-ils de poser des problèmes aux entreprises israéliennes dans les années à venir ?

D. Catarivas : Tout dépend de l’hypocrisie des investisseurs européens ! Ce n’est pas plus compliqué que cela. Tous les spécialistes de l’économie et de l’industrie en Israël savent pertinemment qu’en matière de bonne gouvernance, de respect des droits de l’homme, de l’environnement et de droit du travail, les entreprises israéliennes se conforment aux critères définis par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Et comme nombre d’entreprises dans le monde, nous appliquons à la lettre ces normes OCDE. Mais, à nouveau, on peut se demander si ces exigences apparemment éthiques ou responsables ne dissimulent pas la volonté politique de délégitimer Israël. J’ai le sentiment qu’on a tendance à appliquer à Israël des règles plus strictes et des critères plus rigides qu’à d’autres pays. On demande aux entreprises israéliennes d’être plus exemplaires et plus responsables que d’autres entreprises à travers le monde, ce qui implique une discrimination envers Israël.

Ph. Zaouati : Je pense que cela posera des problèmes, car le concept d’investissement responsable reposant sur des critères précis en termes sociaux, éthiques, environnementaux et de bonne gouvernance n’a pas été conçu par des marginaux dont la seule préoccupation est de boycotter Israël. L’investissement responsable n’est pas non plus un secteur de niche destiné à des hurluberlus du monde financier. Ce concept repose sur des règles qui sont progressivement adoptées par tous les investisseurs institutionnels. Aujourd’hui, plus de 1.300 institutions financières à travers le monde ont signé la charte Principles of responsable investment (PRI). Elles expriment ainsi leur volonté d’intégrer des critères non financiers dans leur stratégie d’investissement. Pour ce faire, elles constituent des équipes de recherche qui font de « l’engagement », c’est-à-dire qu’elles entament un dialogue avec les entreprises dans lesquelles elles investissent pour qu’elles améliorent leur comportement. Cela recouvre des domaines aussi variés que le contrôle des fournisseurs, le risque environnemental, ou le respect de réglementations internationales. Dans ce dernier domaine, des entreprises israéliennes ont déjà été exclues de certains portefeuilles en raison de leur implication dans la production de bombes à sous-munitions ou de mines anti-personnelles. Ce sont donc des critères très larges qui deviennent la norme parmi les grands investisseurs institutionnels. Dans ce contexte, il n’y pas de raison de penser que PGGM soit plus extrémiste que d’autres fonds d’investissement. Si aujourd’hui de nombreux investisseurs n’adoptent pas l’attitude de PGGM, c’est précisément parce qu’ils ont encore un a priori positif à l’égard d’Israël. Si le positionnement du monde financier était anti-israélien, on le saurait depuis longtemps !

Avez-vous déjà perçu les conséquences de ces décisions sur l’économie israélienne ?
 
D. Catarivas :
Bien que nous n’ayons pas encore perçu la moindre répercussion sur les activités de nos entreprises, nous suivons attentivement les développements en la matière. Aujourd’hui, les conséquences directes de ces décisions de désinvestissement sont heureusement marginales, voire nulles. Je ne relève qu’un seul cas qui s’est révélé préoccupant : une société israélienne appartenant à un groupe suédois a été contrainte de délocaliser ses unités de production de Cisjordanie vers Israël à l’intérieur de la Ligne verte. C’est surtout préoccupant pour les travailleurs palestiniens qui se sont retrouvés au chômage du jour au lendemain alors que plusieurs dizaines de travailleurs israéliens ont quant eux trouvé du travail plus près de chez eux !

Peut-on assimiler ces décisions de désinvestissement à des mesures de boycott ?

Ph. Zaouati : Non, car le boycott est un positionnement politique dont l’objectif est de faire pression sur Israël pour qu’il modifie sa politique en ce qui concerne les Palestiniens. La démarche des investisseurs hollandais ou norvégiens n’est pas du tout politique. Ils estiment que la situation est problématique au regard de leurs critères d’investissement et ils entament alors un dialogue avec les sociétés israéliennes dans lesquelles ils investissent. Si ces sociétés ne parviennent pas à leur montrer qu’elles ont mis en place des processus pour s’adapter à leurs exigences, alors les investisseurs se retirent. Ces investisseurs ne font que vérifier si leurs investissements correspondent aux types de risque qu’ils sont prêts à prendre. S’ils désinvestissent, ce n’est pas parce que c’est israélien. On se place sur le terrain du business et non pas du boycott.

D. Catarivas : Ces décisions hollandaises et norvégiennes semblent être influencées par les campagnes BDS. Pourquoi ces fonds d’investissement prennent-ils ces décisions ? Je suis convaincu qu’ils sont soumis à des pressions des mouvements BDS. D’autres sociétés multinationales opérant en Israël ne sont absolument pas intimidées par les campagnes de boycott d’Israël et n’éprouvent aucune difficulté à investir en Israël dans des activités à la fois éthiques et rentables.

Que faut-il alors penser de la décision prise par l’ONG britannique Oxfam de ne plus recourir à Scarlett Johansson comme ambassadrice mondiale en raison de son rôle promotionnel pour la multinationale israélienne SodaStream dont la principale usine est située dans les territoires occupés ?

D. Catarivas : SodaStream est une multinationale israélienne spécialisée dans la fabrication d’appareils de gazéification de boissons pour les particuliers dont les unités de production sont situées à la fois en Israël et dans des zones industrielles des territoires palestiniens sous contrôle israélien où elle emploie des centaines de travailleurs palestiniens. Le but poursuivi par Oxfam et par le mouvement de boycott BDS n’est pas d’imposer des critères d’investissement responsable à cette entreprise éthique distribuant sur le marché mondial des produits respectueux de l’environnement, mais bien de délégitimer Israël.

Ph. Zaouati : L’affaire SodaStream doit être précisément rangée dans la catégorie du boycott de type BDS. Des ONG comme Oxfam veulent avant tout adresser à Israël un message politique. Et pour le coup, en s’attaquant à Scarlett Johansson, les tenants de BDS ont choisi une cible très médiatique. La caisse de résonnance est énorme. Dans les cas de PGGM et du Fonds souverain norvégien, c’est différent : la décision est intervenue dans la discrétion, même s’ils l’ont rendue publique.


Philippe Zaouati est directeur général de Mirova, une société de gestion basée à Paris, spécialisée dans l’investissement responsable. Philippe Zaouati a près de 25 ans d’expérience dans le monde de la finance et il a joué un rôle actif pour le développement de l’investissement responsable en France et en Europe au cours des dernières années. Il préside depuis 2012 la Commission Investissement Socialement Responsable de l’Association française de gestion (AFG).

Haut-fonctionnaire israélien et ancien directeur général adjoint du ministère des Finances en charge des Relations internationales, Dan Catarivas a participé aux négociations menées en vue de l’adhésion d’Israël à l’OCDE. Spécialisé dans les questions de commerce extérieur, Dan Catarivas est depuis 2005 le directeur des relations internationales de la Fédération patronale israélienne.

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