On associe souvent le rire à la distance critique: pouvoir se moquer des autorités établies et des « Grands », quel meilleur signe de vitalité démocratique ?
La preuve de cette assertion est donnée par le manque d’humour absolu des intégristes de tout poil : on ne plaisante pas impunément avec Dieu, ou plutôt -puisqu’il se montre désespérément silencieux- avec ses représentants auto-proclamés. Mais il y a rire et rire. Par l’humour, nous nous moquons d’abord de nous-mêmes. Une communauté se crée par le rire : celle de la dérision de toute chose. Par l’humour, nous évitons de nous prendre au sérieux. Or c’est peut-être l’un de nos défauts majeurs : nous traitons souvent trop légèrement les tâches qui nous sont confiées, mais nous nous prenons nous-mêmes très au sérieux, conscients que nous sommes de notre « importance ». C’est exactement l’inverse qu’il faut faire : rire de nous-mêmes et prendre les tâches, les autres et le monde au sérieux. Le rire de l’humour crée donc une communauté ouverte : tous ceux qui s’asseyent avec nous sont les bienvenus, et jamais ils ne se sentiront exclus par un rire délibérément orienté contre un groupe quelconque d’individus.
Cet humour est, comme on le dit souvent, le commencement de la sagesse. Nous ne pouvons en effet nous interroger, nous mettre nous-mêmes en question, nous connaître nous-mêmes, que si nous arrivons à prendre une distance avec notre « moi », c’est-à-dire avec l’image illusoire que nous nous sommes petit à petit donnée de nous-mêmes. L’humour rassemble – il possède une dimension essentiellement universaliste et humaniste.
Kierkegaard distinguait l’humour de l’ironie. L’humour, c’est la tragédie dissimulée derrière la comédie, et l’ironie, c’est… l’inverse. Ce n’est pas un hasard si l’humour se développe si bien chez les peuples opprimés : mieux vaut en rire qu’en pleurer. Le fond est tragique, mais, comme le disait la grand-mère de Sartre, « glissez, mortels, n’appuyez pas ». L’ironie, à l’opposé de l’humour, possède une apparence de sérieux. C’est « derrière », pour ceux qui se montrent capables de comprendre (« à bon entendeur salut »), que peut se laisser percevoir la pointe de comédie. « Ce que vous venez de dire est vraiment très intelligent ! ». L’esprit obtus prendra l’expression à la lettre, comme le font tous les intégristes, ces épileptiques du premier degré. Mais ceux qui se montrent capables, comme disait Pascal, d’esprit de finesse, détecteront dans le ton et l’attitude du locuteur des éléments les menant à interpréter la phrase exactement à l’inverse : « Vous avez dit une connerie ».
L’humour rassemble, par sa vertu critique et humaniste (personne n’est exclu de ce rire qui nous gagne à propos du tragique de la condition humaine). L’ironie protège celui qui veut critiquer l’ordre des choses des réactions violentes d’un auditoire non préparé. Nietzsche disait : peu de mes contemporains ont les oreilles non abîmées par la facilité, et capables d’écouter une musique neuve. J’écris « un livre pour tous et pour personne ». Mais peut-être certains entendront-ils. Les autres prendront à la lettre des propos apparemment anodins, la charge subversive de ces derniers se frayant lentement son chemin.
L’humour et l’ironie possèdent leur vertu propre. Il n’en va pas de même de cette vilaine sorte de rire qu’est la moquerie. Ce rire-là, quand nous nous y laissons aller, nous devrions en être profondément honteux. C’est un rire d’exclusion, de stigmatisation et de violence. Un tel rire n’a rien à faire avec la pensée critique, l’esprit de finesse et l’humanisme. C’est le rire des fans de Dieudonné, une sorte de rire fasciste, rire de connivence nauséabonde, visant à exclure un groupe et à se moquer de ses souffrances.
Côté pile, Dieudonné et le rire communautaire d’exclusion qu’il engendre. Côté face, Soral et le sérieux du national-socialisme. Laissons un moment de côté la question de l’interdiction de tels spectacles. Mais ne nous laissons pas corrompre l’esprit, ne confondons pas la belle vertu humaniste du rire d’humour et du rire d’ironie avec le rire sinistre des racistes. Qui n’a en mémoire ces images de nazis riant dans le ghetto de Varsovie en maltraitant un très vieil homme, une femme ou un enfant ? Oui, ils riaient. Ceux qui aimaient jusqu’ici les spectacles de Dieudonné ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas. Qu’ils votent avec leurs pieds et y brillent par leur absence.
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