Otello, Leiser et le Bnei Akiva

Production après production, Aviel Cahn, le directeur artistique de l’opéra de Flandre, ne cesse de nous enchanter. Célébrée en son temps par Stendhal mais rapidement éclipsée par l’Otello de Verdi, l’Otello rossinien n’en reste pas moins magnifique. L’œuvre mérite d’autant plus le détour dans la version de Moshe Leiser et Patrice Caurier.

Créé précédemment à Salzbourg, leur Otello détonne et impressionne. Cet étonnant binôme n’en est pas à son coup d’essai. Depuis 1983, ces deux surdoués de l’opéra ont déjà plus d’une trentaine d’opéra à leur actif et ce, dans les plus grandes maisons, du Marinsky de Saint-Pétersbourg au Metropolitan de New York en passant par Covent garden ou encore Salzbourg (Jules César).En 2007, leur mise en scène de Jenufa de Janacek à l’Opéra d’Angers-Nantes, leur valu le prix de la critique française. Leur Madame Butterfly à Covent Garden fut encore retransmise en 3D dans les salles de cinéma dans le monde.

L’Otello anversois fut leur 120e Première ! S’ils s’écartent, tout comme d’ailleurs Rossini, du récit Shakespearien (l’action ne se déroule pas à Chypre mais à Venise dans un passé assez récent), leur version dramatique est surtout re-contextualisée. Si Otello apparaît toujours victime de sa jalousie maladive, il est bien davantage encore de la xénophobie de ses contemporains. Parce que noir et musulman, les Vénitiens rechignent à lui accorder la citoyenneté. Le vainqueur des Ottomans est marginalisé par la société pour n’être qu’un immigré. Le noble Elmiro répugne à lui donner sa fille, la Belle Desdémone. S’il risque sa vie pour Venise et si ses exploits militaires lui valent les honneurs, il ne sera jamais totalement accepté ni intégré.

Comment ne pas songer à la condition des Juifs sous la République de Weimar ? Leur excellence ne fut d’aucune utilité à l’heure du jugement dernier nazi. L’origine juive de Moshé Leiser ne doit pas être étrangère à cette lecture pessimiste, sinon vériste, du drame shakespearien. C’est, en tout cas, dans ce contexte xénophobe qu’il faut comprendre le second acte: l’action ne se déroule pas dans la demeure d’Otello, comme le prévoit le livret, mais dans un café fréquenté par la population immigrée. Peu après son suicide, son corps sera roué de coup, preuve s’il en est du rejet raciste dont il est l’objet.

L’autre force du spectacle est d’avoir fait de Desdémone le véritable personnage central de l’œuvre rossinienne. Comment l’éviter, si l’on songe que ce rôle fut, à l’origine, confiée à la grandissime Cécilia Bartoli. Leur Desdémone apparaît plus courageuse et frondeuse que jamais, n’hésitant pas à affronter son père, puis, sans guère plus de succès, son désespéré époux. Au troisième acte, en effet, elle meurt assassinée. Sur un plan musical et vocal, Moshe Leiser et Patrice Caurier ont servi un Rossini serio d’excellente qualité. Les deux metteurs en scène se sont appuyés sur d’excellents chanteurs. Si l’on peut regretter l’absence de la Bartoli, leur nouvelle Desdémone, la Catalane Carmen Romeu, est une jeune soprano qu’il faudra suivre avec attention. Son timbre et sa projection donnent envie de la réentendre vite.

Je ne puis terminer cet article sans vous parler de Moshé Leiser. Si vous ne le saviez pas, celui que d’aucuns tiennent comme l’un des plus brillants metteurs en scène de sa génération fréquenta (assurément dans une autre vie) le Bnei Akiva anversois. Comme quoi, les enfants du ghetto, dans son noble sens s’entend, restent les meilleurs d’entre nous. Évidemment à la seule condition d’en sortir. Ce surdoué n’en a pas autant oublié ses racines musicales : il lui arrive, certes de moins en moins souvent, d’organiser des concerts de chants yiddish. Comment dès lors ne pas souhaiter le voir monter une production à la Monnaie ? Assurément, si nul n’est prophète en son pays, il peut le devenir en sa région d’origine. Merci au Suisse Avriel Cahn de l’avoir invité.

 

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