« Il est très important pour moi de transmettre la mémoire du « crime judiciaire », comme l’a appelé Jean-Denis Bredin (Ndlr : avocat et historien), qui a brisé la vie et la carrière de mon arrière-grand-père, le Capitaine Alfred Dreyfus. Je tiens à réhabiliter son image, souvent déformée, et souligner le calvaire enduré par ses premiers soutiens : sa femme Lucie et son frère Mathieu ». C’est en ces termes que Yaël Perl Ruiz évoque son travail de mémoire qui concerne désormais le public israélien.
L’arrière-petite-fille d’Alfred Dreyfus a en effet initié un double évènement à Tel-Aviv : avec d’une part, une exposition baptisée « Dreyfus, histoire d’une famille juive française », qui sera présentée à partir du 11 mars -et jusqu’au 10 septembre 2014- au Musée de la Diaspora « Beit Hatfutsot »; et de l’autre, un colloque intitulé « L’Affaire Dreyfus, quelles leçons à retenir ? » qui se déroulera le 11 mars sur le même le campus de l’Université de Tel-Aviv.
« Les jeunes Israéliens des nouvelles générations doivent s’intéresser à tous les sujets abordés dans l’Affaire Dreyfus comme le racisme, l’antisémitisme, les droits de l’homme, l’injustice, ou la liberté de la presse », confie Yaël Perl Ruiz, dans un entretien précédant sa visite. « Malgré tout ce qu’on a dit sur Alfred Dreyfus, il a été conscient que l’antisémitisme a été la cause de son accusation. Mais, comme Herzl, il était un Juif des lumières, émancipé… et il n’a pas voulu y croire; c’était trop dur pour lui. Il a cru en son pays et surtout en la justice de son pays jusqu’au bout et n’a pas voulu faire de son « Affaire » une affaire antisémite… Je tiens enfin à rappeler qu’Alfred Dreyfus était attaché au judaïsme, mais que la religion faisait pour les Dreyfus partie du domaine privé ».
Signe de son importance, l’exposition doit être inaugurée ce lundi 10 mars en présence de Tzipi Livni, ministre israélienne de la Justice, Patrick Maisonnave, ambassadeur de France en Israël, Dan Tadmor, directeur général du Musée Beit Hatfutsot, Haggai Ben Shammai, le directeur académique de la Bibliothèque nationale d’Israël. Outre Yaël Perl Ruiz, son amie Martine Le Blond-Zola, arrière-petite-fille d’Emile Zola et vice-présidente de l’association « Maison Zola-Musée Dreyfus », fera partie des invités d’honneur.
Une résonnance particulière
« C’est la première fois qu’un évènement de cette ampleur, associant exposition et colloque, est proposé en Israël, pays où il revêt évidemment une résonnance particulière puisqu’on sait que cette affaire a inspiré Théodore Herzl et motivé son engagement pour la création d’un Etat juif », précise l’Institut français de Tel-Aviv, partenaire de cette double initiative.
« Dreyfus, histoire d’une famille juive française » explore l’Affaire Dreyfus sous son angle le moins divulgué, celui des membres de la famille d’Alfred Dreyfus restés dans l’ombre et pourtant engagés jusqu’au bout sur le plan juridique pour obtenir sa réhabilitation. L’exposition montre pour la première fois en Israël des objets personnels issus de la collection privée de la famille Dreyfus, prêtés par le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris et par Yaël Perl Ruiz elle-même.
Organisé par l’Université de Tel-Aviv et l’Université de la Sorbonne Paris IV, le colloque sera centré sur la spécificité culturelle et politique française, comme sur la question de l’antisémitisme et de l’identité juive. S’inscrivant dans le programme du mois de la francophonie mondiale, il vise à présenter l’Affaire comme un terrain d’inspiration et d’expérimentation « qui, loin de se limiter aux acteurs de l’époque, devrait concerner les hommes et les femmes d’aujourd’hui », selon les organisateurs.
Au menu de ces rencontres : le rapport entre la naissance de l’intellectuel et l’émergence d’une littérature engagée, d’une part, et la montée de l’antisémitisme et d’un nationalisme exacerbé au moment de l’Affaire, de l’autre. Des questions complexes qui alimentent toujours le débat public. En novembre 2012, la sociologue israélienne Eva Illouz avait provoqué l’indignation de l’arrière-petite-fille du capitaine Dreyfus, suite à la publication d’une tribune dans Le Monde intitulée « Israël : Justice ou Tribalisme ». « Aujourd’hui, notre message à Herzl pourrait être le suivant : le sionisme aura terminé sa tâche le jour où Israël aura son affaire Dreyfus », avait alors fait valoir l’universitaire.
Réagissant à ces propos, Yaël Perl Ruiz avait écrit : « Vous utilisez l’Affaire Dreyfus, affaire qui a brisé la vie et la carrière de mon arrière-grand-père, le Capitaine Alfred Dreyfus, pour critiquer de manière infondée l’Etat d’Israël ». L’arrière-petite-fille d’Alfred Dreyfus ne cache pas son attachement au judaïsme et à Israël.
« Je me sens très juive… et j’aime Israël », souligne-t-elle. « Je m’y rends régulièrement. Je ne suis pas très pratiquante, je suis une Juive de Kippour, Pessah et Hanoucca, mais j’écoute de la musique hassidique que j’aime beaucoup, comme Shlomo Carlebach ou Yaakov Swekey et cela me fait replonger dans mes racines. Mon père vient d’une famille très religieuse, aujourd’hui Habad habitant à Anvers. Ma fille a mis son fils de 5 ans dans une école juive à Bruxelles, et c’est pour moi un grand bonheur de l’entendre parler et chanter en hébreu ».