Ils disent descendre de Jacob. Ils ont possédé leur propre royaume. Leur Temple a concurrencé celui de Jérusalem. Comme les Juifs, ils ont survécu à toutes les vicissitudes de l’histoire. Retour sur la fascinante histoire des Samaritains.
De nos jours, tout ce que le nom « Samaritain » évoque –et encore faut-il avoir un vernis de culture chrétienne- c’est la parabole de Jésus dans l’Evangile de Luc : un homme attaqué par des brigands gît à demi mort sur le bord de la route.
Un prêtre juif et un Lévite passent sans s’arrêter. Arrive un (bon) Samaritain qui aide le malheureux, le soigne et l’amène dans une auberge. Une allégorie qui porte en fait sur les priorités : faut-il d’abord respecter les lois ou aider son prochain ?*
C’est peu pour un peuple qui a compté dans l’histoire biblique, qui est en guerre idéologique avec les Hébreux/ Juifs depuis 3.000 ans et qui vit toujours sur son mont sacré situé dans ce qui est aujourd’hui la Cisjordanie.
L’histoire (si on considère comme tels les récits bibliques) commence à la mort du Roi Salomon en -930 avant notre ère. Les 12 Tribus hébraïques se divisent : deux fondent le royaume de Juda dont la capitale est Jérusalem. Les dix autres créent le royaume d’Israël.
Sa capitale est la ville de Samarie (de nos jours, Naplouse) qui conteste la centralité religieuse de la capitale de sa voisine/ennemie. Au VIème siècle avant notre ère, les Samaritains bâtissent d’ailleurs leur propre Temple sur le mont Garizim**
Comme on le sait, les deux Etats furent détruits, celui du nord par les Assyriens (-722 EC) et l’autre par les Babyloniens (-586 EC). Ce qui n’a pas réconcilié les deux peuples, loin de là. Déjà, les Samaritains ne reconnaissent comme « Bible » que la Torah (ou Pentateuque)***.
Ils rejettent tous les autres livres bibliques et avec eux, le Talmud et l’ensemble du judaïsme rabbinique. Lequel considère les Samaritains comme des descendants des envahisseurs assyriens et des hérétiques. Des siècles de haine et de rejet qui persistent encore de nos jours.
Les Samaritains bien qu’ils affirment descendre des 10 Tribus perdues d’Israël, ne se considèrent pas comme juifs. C’est d’ailleurs leur seul point d’accord avec les ultra-orthodoxes qui ne les voient pas non plus comme tels.
En fait, le seul à leur accorder cette qualité, c’est… l’État d’Israël qui ne semble guère s’inquiéter d’introduire ainsi le ver dans le fruit religieux. Non sans raison : s’ils étaient encore à peu près un million à l’époque de Jésus, les Samaritains ne sont plus aujourd’hui que… 800.
200 à Holon, au sud de Tel Aviv et 600 à Naplouse et dans le village de Kiryat Luza, sur le mont Garizim tout proche. Bien davantage que les persécutions, cette diminution drastique de la population samaritaine est due à leur volonté de ne se marier qu’entre eux.
« Nous étions juifs bien avant les juifs »
Une règle stricte qui a multiplié au fil des siècles les mariages consanguins. Résultat : 12% des Samaritains souffrent d’un handicap mental ou physique. Et comme, la petite communauté compte beaucoup plus de garçons que de filles, certains sont toujours célibataires (contre leur gré) à 40 ans.
Dans les années 1990, certains avaient songé à épouser des Israéliennes. Refus horrifié du Grand Prêtre samaritain : ce serait courir le risque de s’assimiler aux Juifs. Et rejet similaire du Grand Rabbinat ultra-orthodoxe d’Israël.
La future mariée doit se convertir au «samaritanisme ». Hors de question d’autoriser une telle hérésie. Non sans hésitation, les Samaritains ont alors eu recours à ce qui est devenu « la filière ukrainienne ».
Comme nombre d’Occidentaux de tous pays ou religion, ils se sont en effet tournés vers les femmes des pays de l’Est. Avec, en guise d’interface, des Juifs ukrainiens jouant les marieurs. Dont coût (tout compris) : à peu près 22.000 €. Mais quand on aime…
Même si le phénomène est encore réduit, il semble appelé à se développer tant tout le monde y gagne. Les hommes, une épouse. Les femmes, une vie meilleure, même si elle comporte quelques inconvénients.
Dont le principal n’est pas, comme chez les Juifs orthodoxes, les difficultés pour se convertir. Chez les Samaritains, il suffit de déclarer en public qu’on accepte sa nouvelle religion. Non, le gros problème, c’est l’obligation d’habiter toute son existence sur le mont Garizim.
Il y a aussi les « lois de pureté », après les règles ou les accouchements qui sont encore plus strictes que chez les Juifs. Il y a donc eu seulement (ou déjà) une vingtaine de noces en 10 ans.
En attendant que leur nombre augmente, voire explose, les Samaritains sont toujours en guerre avec les ultra-orthodoxes, surtout ceux de la colonie d’Har Brakha établie juste en face de leur propre village de Kyriat Luza.
D’autant qu’en 2009, les colons ont clôturé les ruines du Temple samaritain afin d’en contrôler l’accès et recueillir la (petite) manne que les touristes y laissent. Fureur du Grand Prêtre dont les fidèles sont obligés de mendier un accès à leur propre lieu de culte :
« Nous descendons directement des douze tribus perdues d’Israël, nous étions juifs bien avant les juifs. Jérusalem n’a jamais abrité le premier temple, il est ici, chez nous. Ce sont plutôt les Israéliens qui devraient nous demander la permission pour venir ici ! »,
Pour l’heure, en attendant la réponse à la protestation qu’ils ont envoyé au gouvernement israélien, les Samaritains continuent d’étudier les livres sacrés afin d’établir enfin la vérité sur l’endroit exact où Abraham voulut sacrifier son fils.
Et non, ce n’est pas sur le mont Moriah, à Jérusalem, comme le prétendent les juifs. Et pas davantage à Mina, près de la Mecque, comme l’affirment les musulmans. Mais bien sûr, sur le mont Garizim… Et des gens à la nuque aussi raide ne seraient pas un peu juifs quelque part ?
* Les deux Juifs servent dans le Temple de Jérusalem. S’ils touchent des cadavres ou des blessés, ils deviennent impurs. En n’aidant pas le malheureux, ils font donc passer leur devoir avant l’assistance à leur prochain.
**Situé dans la partie nord de la Cisjordanie actuelle, celle que les Israéliens ont baptisée… Samarie
***Soit les cinq premiers livres : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome
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