En tournée officielle en Europe à la fin de ce mois, le président de la Chine a demandé à pouvoir visiter le Mémorial de la Shoah de Berlin. Un honneur flatteur quoique surprenant.
Ces deux dépêches de l’agence Reuters, fin février. La 1ère, banale : le nouveau président chinois Xi Jinping fera une tournée officielle en Europe (La Haye, Paris, Bruxelles, Berlin…) du 24 au 29 de ce mois.
La seconde, plus intrigante : afin de placer cette tournée sous le signe du souvenir de la 2ème Guerre mondiale, Xi Jinping voudrait se rendre au Mémorial de la Shoah de Berlin ! Honneur inattendu autant que flatteur quoique quelque peu surprenant de la part d’un leader asiatique.
Certes, il y a des traces de présence juive en Chine dès 1163. Et dans les années 1930, Shanghai fut un des rares endroits de la planète à offrir un refuge à des Juifs fuyant le nazisme. Même si ce fut dans de mauvaises conditions, 25.000 survécurent ainsi au conflit.
On pourrait encore ajouter que, même s’ils n’ont jamais vu de Juifs de leur vie, une partie des Chinois entretiennent des stéréotypes « positifs » à leur égard. « Comment font les Juifs pour être si riches ? » se demandent-ils… avec admiration.
Et des dizaines de livres ont été publiés pour expliquer « la voie juive vers la fortune », laquelle passe, nos amis ultra-orthodoxes seront heureux de l’apprendre, par l’étude approfondie du Talmud. Tout de même, (bis) venir de si loin pour visiter un Mémorial sur la Shoah…
Ce ne peut non plus tout être à cause des excellents liens qu’entretient la Chine avec Israël ? Car on est loin aujourd’hui de la méprisante déclaration du ministre des Affaires étrangères Chou En Lai au début des années 1960 : « Israël n’a aucune raison d’exister ».
Depuis que les deux Etats ont normalisé leurs relation diplomatiques en janvier 1992, leurs échanges commerciaux n’ont cessé de croitre, passant de 54 millions $ à l’époque à 8,17 milliards $ en 2011.
Mais, même si la Chine est ainsi devenue le plus important partenaire économique de l’Etat juif en Asie, la réciproque est loin d’être vraie. Les échanges commerciaux de « l’usine du monde » s’élèvent à 4.000 milliards $ annuels…
Et donc (ter), cela ne justifie pas non plus cet hommage de Xi Jinping. Serait-ce alors, afin de faire la leçon à l’Europe et d’abord à l’Allemagne, pour leurs cruautés passées ? Avec les crimes de son prédécesseur Mao Tse Toung, il ne serait certes pas le mieux placé.
Qui plus est, l’Union Européenne est le premier partenaire commercial de la Chine et l’Allemagne le principal pays de l’UE dans ces échanges. Alors, (quarto) pourquoi le président chinois voudrait-il se montrer désagréable à leur égard ?
En fait, telle n’est pas du tout son intention. Au contraire, il entend féliciter un pays qui a su reconnaître ses crimes et demander pardon pour les avoir commis. Rien de nouveau au demeurant pour les dirigeants chinois :
« A toutes les victimes de la guerre et de la tyrannie ».
En 2012, le 1er ministre Wen Jiabao, après avoir visité Auschwitz avait déclaré : « Seuls ceux qui se souviennent de l’histoire peut construire un bel avenir ». Et ces dernières années, les médias chinois évoquent souvent « l’exemplaire repentance allemande ».
Par exemple en reprenant la célèbre photo de décembre 1970 du chancelier Willy Brandt à genoux devant le monument honorant le souvenir de la révolte du ghetto de Varsovie (19 avril -16 mai 1943)
Mais, encore une fois (la dernière), pourquoi ces hommages à des événements certes horribles mais qui se sont déroulés, voici plus de 70 ans à 7.000 km de Pékin ? Simple : la diplomatie chinoise utilise la Shoah dans son conflit larvé avec son voisin/ennemi japonais.
Car le Japon n’est toujours pas au clair, lui, avec ses propres crimes de guerre. Surtout ceux qu’il commit durant la guerre qu’il lança contre la Chine en 1937 et qui ne prirent fin qu’avec sa défaite en aout 1945.
L’armée nippone occupa une bonne partie du pays, y compris les villes de Pékin, Shanghai et Nankin où ses soldats multiplièrent pillages, viols et massacres. Au moins 200.000 civils y périrent au point que les Chinois considèrent la ville martyre comme « leur » Auschwitz.
Huit années de guerre et d’occupation japonaise coutèrent la vie à 12 millions de Chinois dont 9 millions de civils. Tous crimes que les autorités japonaises reconnaissent du bout des lèvres, en laissant des personnalités révisionnistes contester l’ensemble de ces événements.
Des gens qui sont à présent soutenus par le nouveau 1er Ministre Shinzo Abe, au pouvoir depuis décembre 2012 et qui multiplie prises de positions ambiguës et hommages au militarisme japonais. D’où l’hommage chinois aux Allemands, gens honorables, eux…
Mais Berlin a bien compris la manœuvre chinoise et la Chancelière Angela Merkel, ne tenant guère à être instrumentalisée dans ce conflit a fait savoir à Pékin qu’elle en avait assez de voir son pays ramené ainsi à son douloureux passé.
Mme Merkel a donc suggéré que le Premier chinois se rende –sans elle- à la « Neue Wache », le grand mémorial allemand à « toutes les victimes de la guerre et de la tyrannie ». Libre à lui bien sûr d’aller où il le désire dans la capitale allemande. Hors visite officielle…
Début mars, l’ambassade de Chine à Berlin a indiqué « ne pas savoir qu’il avait été question d’une visite au Mémorial de la Shoah » et que celle-ci n’était pas prévue lors de la venue du Président. Dommage. La prochaine fois, peut être ?
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