Au-delà du « comment allons-nous finir nos jours », question naturelle que beaucoup se posent, nombreux sont ceux qui s’interrogent plus concrètement sur leurs funérailles. Si le choix se porte bien souvent sur un enterrement au cimetière juif, peu connaissent l’existence des parcelles multiconfessionnelles dans les cimetières communaux. Des parcelles ouvertes aux Juifs religieux comme aux Juifs laïques, avec ou sans rabbin.
Jusque 120, et après ? A chaque Juif, sa synagogue… à chaque Juif, ses funérailles. Si la phrase peut prêter à sourire, elle reflète pourtant la réalité d’une communauté juive de Belgique très hétéroclite, qui s’est dotée d’un cérémonial à son image. Parmi les orthodoxes, les traditionalistes ou les laïques, ashkénazes comme séfarades, beaucoup se revendiquent d’une synagogue ou d’un centre communautaire, et la dernière heure venue n’y fait pas exception. Les funérailles constituent certes parfois l’occasion d’un retour aux sources plus rigoureux que ne l’a été le vécu de l’intéressé, pour ne pas déroger à une tradition familiale, mais une majorité des membres de la communauté juive semblent vouloir un traitement qui leur ressemble.
Reste à connaitre les options qui existent, quelle « hevra kadisha » (société d’inhumation) pour quelle synagogue, quel cimetière juif ou cimetière communal, et quelles conditions pour en bénéficier.
Des critères de judéité
« Environ 25% des Juifs qui s’adressent à nous prennent les devants en cotisant auprès de notre “hevra kadisha” pour limiter les frais à l’approche de leurs funérailles », relève Alain Prync, président de la Société Assistance Inhumation, la société d’inhumation la plus ancienne, créée en 1878 et attachée à la Communauté israélite de Bruxelles (Synagogue de la Régence). « Certains ont le déclic au décès de leurs parents, mais il n’est pas obligatoire de cotiser pour être enterrés chez nous », précise-t-il. « La seule condition est d’être juif selon la Halakha. Les personnes ont ensuite le choix du cimetière. Le cimetière de Kraainem est presque complet, mais nous avons encore 1.300 places à Wezembeek-Oppem et Dilbeek, et toujours l’option d’un enterrement à Putte (concession perpétuelle) ».
La société d’inhumation de la place Bara, Chessed Chel Emeth (1922), qui a récemment déménagé à Forest, ne dépend elle d’aucune synagogue, mais exige aussi d’être juif par la mère. « Nous le vérifions grâce à la Ketouba ou des recherches plus approfondies », souligne la responsable Tsippy Shajman. « Un mari non juif ne pourra donc pas être enterré aux côtés de sa femme juive ». La société dispose de parcelles au cimetière de Kraainem et de Wezembeek pour des concessions de 50 ans, ainsi qu’au cimetière de Putte. Avec une série de rangées réservées à la communauté séfarade. Questions tarifs, on mise sur la transparence : 120 euros par an en moyenne pour les membres après versement d’un bouquet, de 4.500 à 10.000 euros selon le cimetière choisi pour les non-membres, à ajouter à la taxe communale. Le montant perçu par l’association permet, en plus d’assurer ses frais de fonctionnement et d’entretenir les tombes de ceux qui n’auraient plus de familles, de prendre en charge les indigents. En alternance tous les trois mois avec la Communauté israélite de Bruxelles.
La Communauté israélite libérale de Belgique (Synagogue Beth Hillel) offre, elle aussi, la possibilité à ses membres de cotiser pour leurs funérailles et de réserver une concession auprès de la société d’inhumation Gan Hashalom qui dispose de deux parcelles au cimetière juif de Wezembeek. Gan Hashalom a vu le jour pour répondre à la demande d’une femme décédée, convertie à Beth Hillel, qui se voyait refuser l’enterrement par les sociétés d’inhumation existantes. Son objectif : permettre à tout Juif sans distinction d’être enterré dans un cimetière juif. « Nous décidons au cas par cas », affirme le rabbin Marc Neiger. « Une personne juive selon le mode patrilinéaire, élevée dans le judaïsme jusqu’à sa bar-mitzva, ne devra pas se convertir pour être enterrée chez nous ».
Comme les autres sociétés d’inhumation, Gan Hashalom prend en charge l’ensemble des funérailles (toilette rituelle, linceul, cercueil, pompes funèbres, service religieux), mais contrairement aux autres, la « hevra kadisha » de la communauté libérale est la seule à accepter les demandes d’incinération. Le débat houleux au sein même de la synagogue n’a pas empêché le rabbin Neiger d’accompagner une cérémonie au Crématorium d’Uccle. Une première. « Cette demande est de plus en plus courante, et peut même toucher des survivants de la Shoah, qui font ce choix parfois en solidarité avec ceux qui sont partis incinérés », remarque-t-il. « Je ne pense pas qu’il y ait de raison d’en faire quelque chose de si problématique. Ceux qui font cette demande n’y voient aucune négation du monde d’après et ne procèdent généralement pas à la dispersion des cendres. L’urne est placée dans un endroit approprié ou inhumée dans un cimetière ». Il est ainsi arrivé au rabbin Neiger d’accompagner les familles qui choisissent d’enterrer un proche dans la parcelle juive du cimetière de Schaerbeek. Une décision que le président de Gan Hashalom, Jacques Goldschmidt, approuve : « Même s’il y a un intérêt pour une communauté soudée d’avoir un cimetière juif, l’existence de parcelles juives dans différents cimetières communaux peut faciliter la vie des familles qui souhaitent s’y rendre régulièrement », confie-t-il.
Le choix de la parcelle multiconfessionnelle
Depuis quelques années, les cimetières communaux de Forest, Anderlecht et Schaerbeek se sont dotés de parcelles multi-confessionnelles permettant aux mem-bres de la communauté juive (comme des minorités musulmane, orthodoxe…) d’y être enterrés, sans l’aval d’un rabbin. La parcelle juive du cimetière de Forest est ainsi ouverte depuis 2004 à tous les Forestois juifs qui en feraient la demande… En pratique, toutefois, il apparait que le rabbin Samuel Pinson soit le contact privilégié. « Comme rabbin de la synagogue Maale, à Forest, je fais naturellement le lien avec la commune, et la Société israélite d’inhumation Uccle-Forest que je dirige s’occupe de l’enterrement de A à Z pour tous les résidents juifs de Forest », confirme-t-il. A ceux qui émettent quelques réserves sur le respect des lois, il précise : « Tant les emplacements que les distances entre les corps inhumés dans cette parcelle sont conformes aux prescriptions de la Halakha et notre société d’inhumation n’enterre que des Juifs au sens strict. Les autres choisissent le carré communal ou les parcelles de la synagogue libérale ». Le prix à payer ? La concession peut être prise pour 15, 30 ou 50 ans, renouvelables. Le coût pour 50 ans est de 3.000 euros environ, à quoi s’ajoute l’intervention du rabbin. « Nos tarifs varient selon les possibilités de chacun, il nous est arrivé de ne rien percevoir. Mais je pense que le choix du cimetière de Forest est plus lié à la proximité du lieu qu’au prix de l’enterrement », affirme le rabbin Pinson.
Pour bénéficier d’un emplacement dans la parcelle juive du cimetière communal d’Anderlecht, c’est auprès de l’Etat civil exclusivement que les personnes intéressées devront s’adresser. La parcelle juive ouverte en 2006 compte près de 300 emplacements pouvant accueillir chacun jusque trois personnes superposées. Le prix de la concession est de 4.300 euros pour 30 ans, 5.550 euros pour 50 ans renouvelables, dont une caution de 1.750 euros pour le monument, obligatoire. Si les représentants de la communauté juive locale avaient témoigné à l’époque de leur satisfaction, le bilan après huit ans est plutôt maigre, puisque la parcelle est toujours vide.
La faute au prix ? Au fait que la terre, bien que retournée, ait été exhumée ? Chacun semble avoir sa petite idée.
L’Intercommunale d’inhumation du cimetière de Schaerbeek qui gère trois parcelles multiconfessionnelles, dont une juive, accessibles aux résidents de 11 des 19 communes bruxelloises, n’élude pas la question : « Nous sommes ici sur d’anciens champs et la terre vierge était une condition essentielle », se souvient son directeur Ludo Beckers, « en plus de l’orientation des tombes vers Jérusalem et d’un abri pourvu d’un point d’eau pour les cérémonies, religieuses ou non ». Depuis 2009, pas moins de 600 emplacements individuels sont ici réservés à la communauté juive, avec des concessions de 25 ans (1.200 euros) ou 50 ans renouvelables (2.150 euros). Le prix est moindre, seules sept personnes pourtant ont fait le choix d’y être inhumées. Une urne y est également enterrée. Le cimetière de Schaerbeek est le seul à avoir prévu des cadres funéraires à cet effet.
La « hevra kadisha » de la Communauté israélite de Bruxelles a totalisé en 2013 le plus grand nombre d’enterrements, entre 50 et 60, soit une légère diminution qu’Alain Prync, son président, attribue à l’augmentation des incinérations. « On note aussi plus de prises de parole personnelles dans les cérémonies », relève-t-il. « Il n’y a pas une manière d’enterrer ses morts », confirme le rabbin Neiger. « Même si le choix de la liturgie reste assez universel (prière El Maleh Rahamim et récitation du Kaddish), et que l’on retrouve de façon assez similaire, dans l’ensemble des pratiques juives, la toilette rituelle, l’enterrement dans le plus simple appareil, un cercueil très sobre et de la terre jetée par-dessus, les demandes ont évolué ». La présence d’un rabbin et des prières restent pour les sociétés juives d’inhumation indissociables de l’enterrement juif, « mais certaines familles disent être mal à l’aise et ne pas se reconnaitre dans des funérailles très traditionalistes », poursuit le rabbin Neiger. « Pas toujours impliquées dans une vie très observante, elles ont l’impression que la cérémonie est détournée et souhaitent quelque chose de plus humain, en phase avec l’histoire du défunt, qui ne soit pas uniquement en hébreu ».
Si le Centre communautaire laïc juif qui propose déjà des bar-mitzva et des mariages juifs laïques n’a pas encore créé de cérémonie funéraire à son image, Delphine Szwarcburt, responsable des rites au CCLJ, relève des demandes réelles en ce sens. « Il n’existe pas de cimetière juif aujourd’hui qui n’appartienne pas à une synagogue », regrette-t-elle. « Les gens sont parfois paradoxaux au moment de leurs décès, ils peuvent vouloir une cérémonie qui leur ressemble et vouloir aussi être enterrés parmi les Juifs, avec leur famille, pour respecter la tradition. Pour certains, prières et rabbin sont insupportables ». Certaines familles de personnes profondément juives, mais très éloignées de la communauté, ont ainsi fait appel à elle pour conduire la cérémonie ou les aider à écrire les textes. « Nous ne pouvons pas accueillir de cercueil au CCLJ », souligne Delphine Szwarcburt. « Nous accompagnons donc pour l’instant ceux qui le souhaitent dans leurs cérémonies, en les aidant à ajouter la touche de judaïsme que le défunt aurait aimé : des chansons yiddish de son enfance, le rappel de souvenirs, de son attachement à Israël… ». Il y a peu, des jeunes de la JJL organisaient en petit comité une cérémonie d’hommage à leur arrière-grand-mère décédée à Paris et qui avait choisi de donner son corps à la science. Une autre façon d’entrevoir la fin de vie, qui entrera peut-être, elle aussi, un jour dans l’évolution de la tradition juive.