Pourquoi défendent-elles un ministère des Droits des femmes ?

Les faits Selon un récent sondage, 84 % des femmes belges pensent que l’égalité des sexes n’est pas encore totalement réalisée. Des chiffres confirmés par l’idée lancée début février sur internet par Vie Féminine : créer un ministère des Droits des Femmes, à l’image de celui qui existe déjà chez nos voisins français. Une proposition très vite relayée par les mouvements et militantes féministes du pays.

Et à quoi la ministre en charge de l’Egalité des chances Joëlle Milquet a répondu en proposant un Pacte pour l’égalité hommes-femmes. Quelle différence ? L’actuel ministère de l’Egalité des chances ne suffit-il plus ? Ne serait-il pas plus efficace de traiter la question de façon transversale dans tous les ministères ? Actrices de terrain, politiques et militantes semblent rejoindre à l’unanimité la position de Vie Féminine. Peut-être y penserons-nous au moment de voter, le 25 mai prochain.

Hafida Bachir est la présidente de Vie Féminine, à l’initiative de la proposition d’un ministère des Droits des femmes. Si elle approuve les résultats obtenus par l’actuel ministère de l’Egalité des chances, « celui-ci est loin de bénéficier de la légitimité, des moyens et de la visibilité nécessaires pour agir réellement sur la vie des femmes et sur toute la société », estime-t-elle. « En effet, malgré le développement d’un grand nombre d’outils (législations, sensibilisation, formation, études et statistiques), la “politique d’égalité des chances” n’a toujours pas réussi à imposer une prise en compte systématique des inégalités structurelles entre hommes et femmes à tous les niveaux politiques ». Le Pacte pour l’égalité hommes-femmes proposé par Joëlle Milquet ? « C’est un outil qui pourrait très bien trouver sa place dans le cadre du ministère, mais notre revendication porte sur la création d’un vrai ministère, de plein exercice, doté de moyens suffisants pour intégrer dans toute politique une attention aux impacts sur les droits des femmes et un objectif de réduction des inégalités structurelles. Ce ministère devra développer des stratégies concrètes et efficaces pour faire aboutir enfin les dossiers les plus urgents en collaboration avec les autres ministres du gouvernement. Vie Féminine ne demande pas de créer un ministère de plus, mais de revoir la répartition actuelle des portefeuilles ministériels afin d’en dégager un sur les droits des femmes. Un ministère des droits des femmes ».

La présidente du comité belge de Ni putes ni soumises, Jamila Si M’hammed, se dit ravie de cette initiative « dont nous avions déjà parlé avec les féministes françaises qui ont fini par obtenir ce ministère en France. Il était donc logique de soutenir ce ministère en Belgique ». Le ministère de l’égalité des chances actuel ? « Le combat des femmes ne peut être noyé dans celui des autres diversités, dans la mesure où celles-ci représentent plus de 50% de la population. Leur statut doit donc être mis à l’avant-plan de l’agenda politique. Beaucoup ne perçoivent pas encore cette urgence et c’est là que réside le problème ». Le Pacte proposé par Joëlle Milquet ? « Une bonne chose, mais quel garde-fou constituera-t-il sur le long terme », s’interroge la psychiatre. « La structure du ministère est non seulement une garantie dans l’ici et maintenant, mais assure aussi que ces combats seront menés en priorité dans le futur, pour régler les rapports de force par un cadre légal. La création d’un ministère permet par ailleurs la centralisation des données, avec un état des lieux nécessaire pour voir quelles sont les améliorations possibles. Quand on parle par exemple de la carrière des femmes, il faut penser à la construction de crèches, en sous-nombre, mais aussi aux stéréotypes sexistes, comme le manque de confiance dans le leadership féminin. Cela explique que les femmes pourtant majoritaires dans les études de droit et de commerce se retrouvent minoritaires dans les instances de décision des entreprises. Je suis tout à fait en faveur des quotas instaurés en Belgique en 2011, mais il faut savoir qu’il faudra attendre 40 ans, soit une ou deux générations de femmes sacrifiées, pour en voir les effets. Si tout va bien ». Lors des prochaines élections, Jamila Si M’hammed annonce déjà qu’elle votera « pour ceux qui défendent les progrès de l’Humanité, mais aussi l’existence d’un ministère des Droits des femmes ».

« Aujourd’hui, nous vivons des reculs en terme d’égalité hommes-femmes, des discriminations existent toujours -comme l’inégalité salariale et de pension-, ou les difficultés de conciliation vie privée – vie professionnelle », confirme la députée bruxelloise et présidente du Conseil des Femmes francophones de Belgique, Viviane Teitelbaum. « Nous estimons donc que l’égalité doit être la priorité d’une personne au sein d’un gouvernement afin de faire avancer les choses. Céder à la facilité qui consiste à confondre les femmes avec une composante parmi d’autres de la “diversité” serait oublier que la majorité des êtres humains vivant sur terre sont des femmes et que la première distinction fondamentale qui traverse l’humanité est bien celle du sexe et des questions de genre. Même si les femmes restent une minorité politique. C’est aussi courir le risque de voir les politiques en faveur de l’égalité des genres diluer leurs actions et leurs moyens en considérant les femmes comme représentantes d’un sous-groupe minoritaire parmi d’autres, au lieu de poser la règle non négociable d’une égalité totale entre les deux sexes préalable à toute action vis-à-vis des autres groupes plus spécifiques. Par ailleurs, ce ou cette ministre pourrait avoir d’autres compétences. Le but étant que l’égalité devienne une matière transversale, un réflexe de tous les ministres. Le ministère des Droits des femmes peut être considéré comme une mesure transitoire pour faire avancer les choses ». Pour ce qui concerne les quotas, la députée Viviane Teitelbaum y voit encore toute leur utilité. « Pour l’instant, nous bénéficions de la parité sur les listes, mais pas encore dans les assemblées parlementaires. Il faut donc continuer à travailler en gardant les mécanismes législatifs tout en faisant évoluer les mentalités. Un ministère serait le plus efficace et le plus percutant ».

« Nous avons l’égalité des droits. Il nous reste à parcourir le long chemin de l’égalité réelle », affirme Isabella Lenarduzzi, la fondatrice de Jump, qui encourage le leadership féminin dans les entreprises. Elle rejoint la proposition de Vie Féminine, estimant que l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas soluble dans la diversité ni dans l’égalité des chances. « Le plus important, c’est que la personne qui fera office de ministre des Droits des femmes, soit une personnalité forte, légitime, reconnue et fortement soutenue », souligne-t-elle. « Elle devra coordonner la mise en place d’une veille au sein de chaque ministère pour que toutes les statistiques soient “genrées”, pour que toutes les mesures soient analysées au niveau de leur impact sur les deux genres et pour que l’allocation des budgets soit équilibrée en termes de bénéfice sur les femmes et sur les hommes. A mes yeux, ce ministre devrait être aussi ministre des Finances. Ou alors pourquoi pas un homme féministe au Droit des femmes et une femme aux Finances ? »

Rédactrice en chef de Elle Belgique et fondatrice de l’asbl Touche pas à ma pote, Béatrice Ercolini approuve la proposition d’un ministère fédéral des Droits des femmes, et n’a pas manqué de relayer l’initiative de Vie Féminine dans son magazine. « Actuellement, quand vous voulez faire avancer un dossier, il faut mettre autour de la table les fonctionnaires représentant Mme Milquet (Egalité des chances au niveau fédéral), Mme Laanan (Egalité des chances à la Fédération Wallonie-Bruxelles), son équivalent néerlandophone, Bruno De Lille pour la Région bruxelloise, etc. Ajoutez-y l’Institut pour l’Egalité des chances, cela donne une idée de l’émiettement des compétences. Une ministre des Droits des femmes bénéficierait d’une visibilité et avancerait plus vite. Il n’y a qu’à voir l’exemple français avec Najat Vallaud-Belkacem. “Ministère des Droits des femmes” n’est pas une appellation sexiste. C’est la reconnaissance de l’existence objective d’une série de problèmes, d’inégalités, d’injustices qui frappent les femmes. Il ne faut pas avoir peur de mettre des mots sur les choses. Enfin, l’existence d’un tel ministère doit être conditionnée par l’existence des problèmes. Lorsqu’ils seront résolus, le ministère sera inutile, et sera dissout ». Béa Ercolini se dit favorable à la parité. « Le seul endroit où les quotas sont appliqués en Belgique, ce sont les listes électorales. Et ça marche ! La représentation des femmes belges en politique est excellente. Par contre, si l’on considère l’implication des femmes belges dans l’économie, nous sommes le mauvais exemple de la classe. De nouveau, les quotas n’ont de sens que tant qu’il y a des problèmes. Le jour où les mentalités auront évolué, il sera temps de les supprimer ».

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