Elio Di Rupo : ‘Révéler sa qualité de Juif, c’est parfois prendre un risque. Ce qui est inadmissible’

En présence du Premier ministre Elio Di Rupo et de nombreuses personnalités politiques, diplomatiques et communautaires, plus de 350 personnes ont assisté au dîner du CCOJB organisé le 1er avril 2014 à l’Hôtel Sheraton. Ce rendez-vous citoyen fut l’occasion pour la communauté juive de Belgique d’adresser un message fort aux responsables politiques belges.

La salle était comble et la soirée était véritablement placée sous le signe de la diversité et du pluralisme. Des personnalités des différents partis politiques démocratiques (Elio Di Rupo, Joëlle Milquet, Charles Michel, André Flahaut, Olivier Maingain, Olivier Deleuze, Mark Eyskens, Fadila Laanan, Evelyne Huytebroeck, Vincent De Wolf, Yvan Mayeur, Jacques Brotchi, Philippe Close, Viviane Teitelbaum, Charles Picqué…), les ambassadeurs de France et d’Israël, des responsables communautaires de Bruxelles, Gand, Liège, Waterloo et Anvers affiliés au CCOJB, le président du Consistoire israélite central de Belgique Julien Klener ainsi que le Grand Rabbin du Consistoire Albert Guigui, ont assisté au dîner du CCOJB.

On comptait également des représentants du monde académique. Ainsi, le Recteur de l’ULB, Didier Viviers, le président du conseil d’administration Alain Delchambre et le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, Hervé Hasquin n’ont pas non plus manqué ce rendez-vous.

Les deux moments forts de ce dîner furent les discours prononcés par le président du CCOJB Maurice Sosnowski et par le Premier ministre Elio Di Rupo.

Après avoir exprimé la gratitude de la communauté juive envers le gouvernement d’Elio Di Rupo pour avoir reconnu officiellement en 2012 la participation des autorités belges dans la persécution et la déportation des Juifs de Belgique entre 1940 et 1945, Maurice Sosnowski a tenu à attirer l’attention du Premier ministre sur la nécessité de mettre fin à une injustice criante. Encore aujourd’hui, de nombreux citoyens belges, Juifs rescapés de la Shoah, se voient refuser la reconnaissance de leur invalidité consécutive aux persécutions dont ils ont été victimes, au motif que, n’étant pas belges en 1940, ils ne le sont devenus qu’après 1960, ou que depuis la fin de la guerre, ils ont momentanément quitté le pays.

« Alors que vous aviez demandé au Sénat je cite « d’étudier la possibilité de reconnaissance du statut de déporté racial ainsi que celui d’orphelin de la Shoah », aucune suite législative n’a été réservée à votre proposition. Je me permets de vous demander Monsieur le Premier ministre de plaider cette cause en urgence auprès de vos partenaires afin de rendre justice aux derniers rescapés. Car le temps presse surtout pour eux », a insisté Maurice Sosnowski.

Ensuite, le Président du CCOJB a fait part des préoccupations de la communauté juive concernant l’antisémitisme en évoquant clairement les points sensibles : la nécessité d’introduire des mécanismes de régulation sur internet; l’introduction de l’enseignement du respect de l’autre et de l’acceptation des différences dans les écoles dès l’âge de 6 ans, comme le fait déjà le programme La Haine, je dis non ! du CCLJ; la fermeté sans faille dont doivent faire preuve les responsables politiques face à l’intégrisme religieux; le jugement et la condamnation des assassins de Jo Wybran, tué parce que juif. De manière plus générale, le Président du CCOJB en appelait surtout à une fermeté sans faille face à l’antisémitisme.

Sans jamais verser dans un pathos pleurnichard ni sans jouer les donneurs de leçons, Maurice Sosnoswski a su utiliser cette tribune pour exprimer les interrogations les plus élémentaires des Juifs de Belgique : « Pouvez-vous me dire quand viendra le jour où je pourrai conduire mes enfants à l’école, sans apercevoir les gardes privés et la police assurer leur sécurité ». C’est vrai, nombreux sont les parents juifs à se poser cette question en silence.

Le discours du Premier ministre indiquait bien qu’il avait entendu ce que le Président du CCOJB lui a dit. « L’antisémitisme, c’est une évidence, fait partie de ces émanations odieuses que nous n’avons pas le droit d’ignorer », a déclaré Elio Di Rupo. « Vous l’avez dit, Monsieur le Président, et je ne peux qu’approuver votre propos avec tristesse. Autour des écoles et des synagogues, sur la voie publique en général, l’insouciance n’est pas toujours de mise. La prudence est encore trop souvent la règle dans votre quotidien, dans vos activités. Révéler sa qualité de Juif, c’est parfois prendre un risque. Ce qui est inadmissible ! On se pince pour y croire, plus de 70 ans après la Shoah. Mais nous ne pouvons pas fermer les yeux sur ce constat désolant ».

La tonalité de l’allocution du Premier ministre était fraternelle et chaleureuse. Il faut avouer que ses propos tranchaient cruellement avec le discours froid et impersonnel que son prédécesseur Yves Leterme avait prononcé lors de la dernière édition de ce dîner en 2011.

Par ailleurs, Elio Di Rupo n’a pas éludé la question douloureuse du dédommagement des victimes de la Shoah et de l’injustice subie par elles après la guerre. Il s’est engagé à modifier les règles discriminatoires en vigueur dénoncées par le Président du CCOJB : « Il s’agirait donc de remplacer la condition de résidence ininterrompue par une condition de résidence au moment de la guerre, et l’obtention de la nationalité belge à la date du 1er janvier 2013 au lieu du 1er janvier 1960. Je suis conscient que le dossier n’a que trop traîné. Mais nous avançons enfin, avec votre soutien. La décision du Conseil supérieur est un pas important. Elle doit maintenant être concrétisée. Les prochaines élections ne peuvent constituer une excuse ou un prétexte pour prendre encore du retard. Quelle que sera ma qualité lors de la confection du prochain budget de l’Etat, j’y prêterai une attention toute particulière, je peux vous l’assurer ».

On peut également souligner l’approche universaliste d’un Premier ministre refusant une Belgique constituée de microsociétés vivant les unes à côté des autres sans jamais partager une citoyenneté commune : « Notre plus grand défi est de réussir à rassembler dans une seule et même communauté de vie en harmonie des personnes et des groupes issus du monde entier. Ce projet n’est pas utopique. Il peut et doit réussir ».

Ce dîner était une réussite. La conclusion qui s’impose, c’est qu’il doit impérativement devenir un rendez-vous annuel où les représentants de la communauté juive rencontrent les responsables politiques, échangent des idées et partagent des réflexions sur l’avenir d’une Belgique plurielle unie autour de valeurs communes.

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