Historien, journaliste, essayiste et figure de proue de l’opposition polonaise dans les années 1970 et 1980 aux côtés de Solidarnosc, Adam Michnik est directeur de publication du prestigieux quotidien polonais Gazeta Wyborcza. De passage à Bruxelles, il nous livre son appréciation de la politique russe à l’égard de l’Ukraine et de la Crimée.
L’attitude de Vladimir Poutine à l’égard de la Crimée s’apparente-t-elle à celle de Staline vis-à-vis de la Pologne en 1939 ?
Adam Michnik : Je ne pense pas. Il me semble que c’est plutôt du côté d’Hitler qu’il trouve sa source d’inspiration. Sa rhétorique est clairement nationaliste, calquée sur celle d’Hitler. Lorsque Poutine déclare qu’il « est obligé défendre les Russes en Crimée », il est difficile de ne pas penser à Hitler et de sa préoccupation ostentatoire pour ses compatriotes allemands opprimés par des pays étrangers. En 1938, Hitler affirmait haut et fort que le IIIe Reich devait impérativement protéger « les dix millions d’Allemands vivant aux frontières dans les pays limitrophes », suscitant la joie des Allemands des Sudètes, et donnait un signal à une campagne de propagande contre la Tchécoslovaquie. Par la suite, Hitler a exigé la tenue d’un référendum auprès des Allemands des Sudètes, un moyen simple pour accélérer l’effondrement de la Tchécoslovaquie et sa soumission à l’Allemagne nazie. La même stratégie fut ensuite appliquée à la Pologne en 1939. Nous sommes donc aujourd’hui les témoins de la renaissance de logiques qui ont fonctionné avec Chamberlain et Daladier. Nous vivons un moment décisif pour les valeurs démocratiques européennes face à la brutalité impériale du Kremlin.
Que pensez-vous des réactions de l’Union européenne face à la Russie dans cette crise ?
A. Michnik : Je suis souvent très pessimiste lorsque j’analyse l’attitude de l’Union européenne dans les crises internationales. Mais je dois avouer avoir été surpris par la réaction européenne plus assertive que d’habitude. Le problème essentiel pour les Européens sera de se confronter à la politique de Poutine qui tranche avec tout ce qui a été entrepris depuis la Perestroïka et la fin du communisme. Les Européens devront comprendre que la politique brutale est surtout marquée par la peur de voir un mouvement comme celui de la place Maïdan surgir en plein cœur de Moscou.
Des questions de politique interne influencent-elles donc la politique étrangère de la Russie ?
A. Michnik : Poutine, en bon Lieutenant-colonel du KGB, a dû relire les manuels qu’il a étudiés lors de ses années de formation. Parmi ces livres, il y a les écrits de Lénine. Ce dernier disait que la politique étrangère est le résultat de la politique interne. Cela signifie donc que Poutine s’efforce de résoudre des problèmes de politique interne russe en organisant des tensions à l’extérieur de la Russie. Ce fut le cas quand il prit le pouvoir en surfant sur la vague de la guerre en Tchétchénie, ce fut aussi le cas au moment de la guerre en Géorgie. La peur des événements de la place Maïdan plane dans les couloirs du Kremlin. Ce qui explique les réactions si violentes à des manifestations contre la guerre à Moscou et Saint-Pétersbourg.
Vous êtes polonais. Comment jugez-vous la réaction de votre pays face à la crise ukrainienne ?
A. Michnik : La rhétorique pleine de mensonges, d’hypocrisie et de dédain des hommes politiques et des diplomates russes indigne les Polonais. Cela fait revivre dans la mémoire polonaise des scènes du passé. Pourtant, les stéréotypes anti-ukrainiens ont toujours été forts en Pologne. Mais aujourd’hui, à l’exception marginale de certains mouvements d’extrême droite, personne ne s’est montré hostile à l’Ukraine. Les plus méfiants ne font que dire qu’il faut se montrer prudent. On peut donc considérer que l’Ukraine démocratique et indépendante possède en Pologne des amis fidèles. Les autorités de l’Etat polonais soulignent la nécessité d’une solidarité internationale et, à juste titre, s’efforcent de la trouver. L’opinion publique polonaise doit garder la tête froide et ne pas se laisser emporter par des émotions. Nous devons agir rationnellement et de manière intransigeante. •
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