Un nazi tue des Juifs. Aujourd’hui. Au cœur de l’Amérique.

Il aurait été plus exact d’écrire : « Un nazi tue deux chrétiens méthodistes en voulant abattre des Juifs ». Mais cela ne change rien : des innocents sont morts et la haine se porte bien là bas comme ici, comme partout.

 

Le plus terrible, c’est peut être la sensation de « déjà vu ».  Un type qui ouvre le feu sur des innocents aux Etats-Unis, quoi de plus banal ? Ah tiens, il visait des Juifs. Cela non plus n’a rien de nouveau, ni là bas ni ici.

En fait, la seule chose qui étonne vraiment, c’est l’endroit du crime, comme une variante de cette « banalité du mal » que la philosophe Hannah Arendt attribuait à ce fonctionnaire médiocre que fut Adolf Eichmann.

Il s’est déroulé au centre des Etats-Unis,  dans la banlieue de Kansas City (2 millions d’habitants dont 20.000 Juifs), juste à la frontière des États du Missouri et du Kansas. Dans une petite ville cossue nommée Overland Park et qui possède un Centre communautaire juif.

Lequel, ce dimanche 13 avril, comme chaque semaine, bourdonnait d’activités : il y avait une réunion d’un groupe de filles de l’organisation de jeunesse de la communauté.  On répétait une pièce de théâtre tirée du livre d’Harper Lee  «To Kill a Mockingbird »

Surtout, plus de 70 jeunes, juifs ou non, étaient venus des environs afin d’auditionner  pour la version locale de « Nouvelle Star ». Et puis, vers 13h, en  ce jour serein d’une paisible banlieue, ce type a garé sa voiture sur le parking du Centre.

On a appris plus tard que l’homme avait demandé à tous ceux qui arrivaient s’ils étaient juifs. Puis il a ouvert le feu sur une voiture où se trouvaient un médecin à la retraite et son petit-fils âgé de 14 ans.

Le grand père a été tué sur le coup, le gosse est mort un peu plus tard à l’hôpital. Le tueur a repris sa voiture et a foncé quelques pâtés de maison plus loin, jusqu’à  une maison de retraite juive, Shalom Village.

Là, il a abattu une femme de 70 ans, dont l’identité n’a pas été révélée, blessé légèrement deux autres personnes  avant de s’enfuir. La police l’a interpellé non loin de là un quart d’heure plus tard.

L’homme, un septuagénaire blanc et barbu n’a opposé aucune résistance. Selon des témoins, il était calme et souriant et s’est contenté de crier  «Heil Hitler», lorsque les policiers l’ont fait monter en voiture.  On a vite compris pourquoi :

Il s’agissait de Frazier Glenn Cross, 73 ans, ancien des Bérets verts au Vietnam. Un suprémaciste blanc,  Dans les années 1980, il a même été «Grand Dragon» des « Chevaliers de la Caroline » du Ku Klux Klan

Ce bla-bla grotesque pour signifier qu’il s’est auto-proclamé chef  d’un petit groupe de bouseux emplis de haine et de bière. On brûle des croix, on crache sa haine des Noirs et des Juifs, on oublie qu’on est des minables.  

« Plus jamais ça ». Jusqu’à la fois suivante.

Ensuite Cross a fait partie d’un groupe néo-nazi et a rejoint un réseau d’extrême droite sur Internet où il a posté en 5 ans plus de 10.000 messages antisémites . Ce matin même, on s’y réjouissait d’ailleurs de ses meurtres.

Quoi qu’il n’y ait pas vraiment de quoi, même de leur point de vue. Car Cross est un parfait abruti  et cela non plus n’a rien d’original : Fofana, qui a torturé à mort Ilan Halimi ou Mohamed. Mérah, le tueur de Toulouse étaient, eux aussi, assez limités du bulbe.

Car il a peut être demandé aux passants s’ils étaient juifs mais il n’a pas dû entendre (ou comprendre) leur réponse : Ses deux victimes, le médecin et son petit-fils, s’appelaient respectivement William L. Corporan et Reat G. Underwood.

Et ils étaient tous deux membres de « l’Eglise méthodiste unie de la Résurrection »…  Le gamin était venu participer au concours de chant. Reste la vieille dame qui était –ou pas- juive.  Maigre bilan pour tant de haine…

Autre sensation de déjà vu : les réactions. Depuis le Président Obama (« Michelle et moi-même offrons nos pensées et nos prières aux familles et amis qui ont perdu un être cher… ») jusqu’au  «Conseil des relations américanoislamiques » :

«.Les Américains de toutes croyances doivent se réunir pour rejeter ces idéologies extrémistes qui peuvent déboucher à de tels actes inexcusables et impensables » en passant par plusieurs Représentants et Sénateurs, le gouverneur de l’Etat ou les dirigeants des grandes associations juives.   

Unanimes dans l’indignation, la consternation, la condamnation… Cela aussi, on connait. On serait d’ailleurs choqués qu’ils ne se soient pas exprimés, de Mitterrand jusqu’à Hollande en passant par Chirac ou Sarkozy.

Tout comme il allait de soi que, le soir même, il y aurait une veillée commune organisée par les communautés juives et chrétiennes de Kansas City. Dans l’Eglise bondée, on a tenu des discours, chanté des hymnes, des amis du jeune Reat pleuraient…  

Ailleurs, les gens défilent parfois. Souvent, ils scandent « Plus jamais ça ». Jusqu’à la fois suivante. Oui, tout cela est réconfortant, mais ce n’est pas, ce n’est plus, rassurant.  Pas plus que les chiffres du FBI qui montrent pourtant une stabilité dans les incidents antisémites.

674 en 2012 comme en 2011. C’est peu pour un territoire comme les Etats-Unis. C’est trop pour celui qui en a vécu un seul. Et puis cet abruti haineux qui tue.  On tue vite, aujourd’hui. Comme hier, comme toujours. Tuer, n’est ce pas ce que l’homme fait de mieux, en définitive ?

Nous, durant quelques décennies, après la Shoah, on s’est permis d’espérer qu’on tuerait peut être moins de Juifs désormais. On a eu tort. Reste Brel :   « On n’oublie rien du tout/ On n’oublie rien de rien/On s’habitue c’est tout ».
 

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