Le Seder chez la famille Frankiel

De toutes les fêtes, celle que Noémie Frankiel aimait le plus, c’était Pessah. Parce qu’il y avait tout d’abord l’afikoman et le cadeau à la clef, mais aussi parce que depuis l’âge de 6 ans, elle savait qu’à un moment de la soirée, tous les regards se tourneraient vers elle pour l’inviter à chanter le Ma nishtana, les quatre questions que tout enfant se doit de poser au Seder.

Et puis, elle aimait aussi cette fête parce qu’elle pouvait enfin mettre ses coudes sur la table sans se faire rabrouer. C’était d’ailleurs une injonction.
Mais elle ne comprenait pas pourquoi il y avait une chaise que personne ne voulait occuper et qui restait vide. Elle ne comprenait pas non plus pourquoi l’Oncle Alfred lui ordonnait plusieurs fois durant le Seder de se lever et d’ouvrir la porte, puis de la refermer, puis de nouveau de l’ouvrir et de nouveau la refermer. « Comme ils sont étranges, les adultes. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent », se disait-elle.
A Pessah, dans la famille Frankiel victime de son impatience, la lecture de la Haggada, le récit de la sortie d’Egypte, s’accélérait d’année en année. Et l’on était en droit de poser une cinquième question : « En quoi cette nuit est-elle différente aussi des autres nuits ? » : « Mais parce que la lecture de la Haggada a raccourci encore cette année de 10 minutes ! ».
Le fumet du bouillon de la tante Elsa qui cuisait à petit feu dans la cuisine venait chatouiller les narines des invités et l’on entendait ici et là gargouiller les ventres et grincer les chaises. Lorsque venait le moment évocateur des dix plaies d’Egypte, où l’on devait plonger son auriculaire dans le verre de vin pour en déposer ensuite une goutte dans une coupelle, au lieu de ça, les Frankiel à l’exception de l’Oncle Alfred, amenaient leur doigt et sa goutte de vin vers leur bouche hilare et gourmande.
Dans cette ambiance de fête, de liberté et de retrouvailles familiales, il y avait pourtant un bémol. Il manquait au rendez-vous deux personnes. La première, Simon, le fils d’Oncle Alfred, qui avait coupé les ponts avec la famille et la seconde, le Prophète Elie, à qui la chaise vide était destinée.
Les années passèrent. Noémie grandit, devint une femme, puis une mère et ce sont ses enfants qui posaient à présent les quatre questions.
La famille se retrouva encore une fois autour de la table, mais sans les parents qui étaient déjà « partis » depuis longtemps.
La mise en scène du Seder était déjà bien huilée : le plateau sur la table, les quatre questions, le pain azyme, l’afikoman, la chaise vide pour Elie le Prophète. C’est après avoir énoncé les dix plaies d’Egypte que l’on entendit soudain frapper trois coups distincts à la porte. On n’attendait personne. Ou plutôt si, Elie le Prophète, dont on savait pertinemment qu’il ne viendrait pas.
Sans avoir attendu de réponse, la porte s’ouvrit lentement et tout le monde écarquilla les yeux.
Devant eux se tenait un vieil homme, dans un beau complet noir, un bouquet de fleurs à la main. C’était le cousin Simon. Et il alla s’asseoir sur la chaise inoccupée d’Elie, qui lui, c’était maintenant sûr, ne viendrait pas cette année.

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