Tarek Abbas : ‘Où est ton État, mon père ?’

Quand  un des fils de Mahmoud Abbas propose la création d’un Etat binational plutôt que la solution « à deux Etats », c’est que les négociations israélo-palestiniennes sont vraiment dans l’impasse.

Difficile de croire qu’il a juste été pris d’une envie soudaine de s’exprimer : l’interview que Tarek Abbas, le benjamin des trois fils de Mahmoud Abbas,  le Président de l’Autorité Palestinienne (AP) vient de donner au New York Times, n’a sans doute rien de spontané.

Jusqu’à présent, en effet, ce prospère homme d’affaires de 48 ans, qui ne joue aucun rôle politique, ne s’était jamais exprimé dans les médias internationaux. Ses soudaines déclarations ressemblent donc à un ballon d’essai visant plusieurs buts.

Car c’est ce 29 avril que –sauf surprise de dernière minute- devraient avorter les négociations israélo-palestiniennes relancées en juillet 2013. Encore que beaucoup y voient plutôt une grossesse nerveuse destinée à satisfaire les rêves de paix de l’oncle Sam.

Quoi qu’il en soit, Tarek Abbas explique qu’il est vain de négocier avec Israël car celui-ci n’acceptera jamais la création d’une Palestine indépendante. Il affirme : « même si je n’ai pas à lui dire ce qu’il doit faire, je lui demande souvent : « où est ton État, mon père ?»

A ses yeux, la seule solution pragmatique serait la création d’un Etat binational avec égalité de droits et de devoirs entre Juifs et Arabes : « Si vous ne voulez pas me donner l’indépendance, au moins donnez-moi des droits civils », réclame-t-il aux Israéliens

Et de poursuivre : « Je ne veux pas haïr qui que ce soit, je ne veux pas lancer de pierres, je ne veux tirer sur personne, je veux être dans la légalité et être protégé par la loi ». Ah, « l’Etat binational » ! Une idée aussi ancienne que le sionisme, ou presque*

Et qui resurgit chaque fois que le conflit  entre Israéliens et Palestiniens s’enlise, autant dire plus qu’à son tour. Pour être, à chaque fois, rejetée avec un haussement d’épaules par les deux camps.

Vivre dans un même Etat avec un ennemi qui vous hait et qu’on déteste ? Plutôt mourir.  Et c’est ce qu’on fait. On meurt depuis les Accords d’Oslo (1993). Depuis la guerre des Six jours de 1967. Depuis 1948. Depuis… Depuis toujours.

Le concept aura-t-il une chance cette fois-ci ? Qu’en pensent les Américains ? Les Européens ? Et le reste du monde ? Voilà probablement ce que cherche à savoir l’interview de Tarek Abbas.  Car les réponses des deux protagonistes sont, elles déjà connues.

Côté palestinien, une enquête (déc. 2013) montre que l’idée d’un Etat binational  fait son chemin, passant de 22,3% en 2012 à 32%. Parmi lesquels, une majorité de moins de 45 ans. Les plus de 50 ans restent eux fidèles à 65% à la solution des « deux Etats »

« Une catastrophe pour Israël »

En Israël, le rejet est clair et constant : le 1er ministre B. Netanyahou a affirmé en mars 2011: « Un Etat binational serait une catastrophe » et il l’a répété en juillet 2013 : « Israël veut empêcher l’établissement d’un État binational (…) qui menacerait l’avenir de l’État juif »  

Argument principal : la démographie. Si l’on prend en compte l’ensemble qui va de la Méditerranée au Jourdain (Bande de Gaza, Israël, Cisjordanie),  les populations juives et arabes seraient à égalité dès… l’an prochain en 2015. Et le nombre de Palestiniens dépasserait celui des Israéliens fin 2020.

Des chiffres du bureau central de statistiques d’Israël contestés par l’extrême droite israélienne : ils ne prendraient en compte ni l’extrême fécondité des ultra-orthodoxes ni le ralentissement du taux de naissances palestinien.

Mais, même si ces corrections étaient exactes et que les Juifs soient encore légèrement majoritaires en 2020, – à 55% environ- cela n’en marquerait pas moins la fin programmée d’un Etat juif et démocratique dans le cadre de la Palestine mandataire.

Le 1er Ministre (soutenu d’ailleurs en cela par le Président Shimon Pérès) a donc tout à fait raison, d’un point de vue sioniste, de s’opposer radicalement à l’idée même d’un Etat binational.

Souci : son gouvernement et lui-même font tout pour créer cet Etat binational rebaptisé  « Grand Israël » comprenant l’Etat juif et la « Judée-Samarie » (Cisjordanie occupée).  Sur le terrain, les colonies ne cessent de s’étendre sur l’emplacement supposé de l’Etat palestinien.

Leurs produits sont présentés comme israéliens. Sur les cartes, on ne distingue plus Israël des territoires occupés. Et, comme rien, pas même la volonté des Etats-Unis ne semble à même d’empêcher le gouvernement actuel de parvenir à ses fins, on devine déjà le stade suivant :

L’Etat binational  dit « Grand Israël » comprendra  une majorité d’Arabes hostiles. Ses dirigeants juifs se trouveront devant un choix : donner la citoyenneté à tous et cesser d’être un pays juif.  Ou refuser ces droits à la plus grande partie de la population et cesser d’être un pays démocratique.

Le « ballon d’essai » de Tarek Abbas est un pas supplémentaire vers ce choix impossible. Il aurait pu s’en abstenir : entre confiscation de terres et constructions de logements dans les territoires occupés, le gouvernement israélien n’a besoin de personne pour marcher d’un pas énergique vers ce gouffre.

*L’idée d’un Etat national judéo-arabe a été émise dans les années 1920 par des intellectuels juifs. Elle a fait partie du programme de l’OLP sous forme d’un Etat palestinien  «dont tous les citoyens, quelle que soit leur confession, jouiront de droit égaux».  Jusqu’à présent, les deux peuples ont toujours privilégiés la solution du « chacun chez soi »

 

 

 

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