Arthur Dreyfus, Histoire de ma sexualité, roman, Gallimard, 362 p.
Il est bien ici question de sexualité. Et même d’homosexualité. Celle de l’auteur. Ceci n’est pas un roman, aurait dit Magritte. Ce sont des fragments qui, assemblés, forment indubitablement un livre, c’est l’essentiel. Un livre qui serait « transgenre », comme l’imagine l’auteur. Des anecdotes, des souvenirs, des aphorismes, des propos rapportés, choses vues ou entendues, des lectures, des citations. C’est aussi un livre en train de s’écrire, de se chercher, work in progress en somme. Où il est question de sexe donc. Mais aussi du père, de la mère, de l’enfance, de l’école, des interrogations, toujours graves, jamais innocentes de l’enfance sur le monde comme il va et sur soi-même en son sein. Ainsi, il croit savoir que les hommes aiment les femmes et inversement, et que l’Etat protège ses citoyens. Mais pourquoi alors l’Etat, précisément, a-t-il permis ou provoqué la déportation en 1943 de son grand-père ? Quelque chose doit clocher, faut-il croire, dans ce qu’on lui a enseigné. Des souvenirs parfois douloureusement amusants. A l’école, le jeune garçon s’est coincé le zizi dans sa fermeture Eclair. Le médecin, appelé, lui conseille, devant sa mère, de ne pas jouer avec pendant quelques jours… Une façon inédite, à ma connaissance, d’explorer et d’exposer l’écriture de soi. Cela tient des Essais de Montaigne, excusez du peu, davantage que du roman proprement dit. En somme, un livre qui ne serait constitué que de digressions. Une sorte de Fragments du discours amoureux de Barthes, sans l’amour et beaucoup plus cru. Comme s’il était « moins honteux de parler de sexe que d’amour ». C’est Arthur qui le dit. C’est en effet très cru, mais curieusement très sage. On sent un bon garçon aimé de ses parents et qui les aime en retour. Guère de conflits, tout baigne, rien n’endigue la parole, ni l’action. Car notre Arthur ne fait pas que dire. Il agit aussi. C’est ainsi qu’au début de mars, il a convoqué au Jardin du Luxembourg à Paris, entre le bassin aux voiliers et le Sénat, quelques amis, beaux et jeunes comme lui tant qu’à faire, pour courir tout nu. Ce happening prenait au mot le slogan exécré par le lamentable Jean-François Copé : Tous à poils !
Corinne Hoex, Décollations, L’Age d’homme, coll. « Le petite Belgique », 90 p.
Délicieux petit livre (petit par la taille, grand par le talent) que ce recueil de la romancière et poète Corinne Hoex. Il s’agit d’une variation, vive, sensorielle, comique, autour de la « tête », dans toutes ses acceptions imagées, les expressions toutes faites auxquelles elle a donné lieu, à commencer par la perdre, d’où le titre, ou se la monter, ou se la prendre. C’est savoureux, avec la recherche du mot juste, rare, mais pas prétentieux pour autant. On y côtoie les saveurs de la gastronomie (l’art d’accommoder les têtes de porcs, de veaux), des souvenirs d’enfance pleins d’ironie, de la belle érudition (tous les saints décapités et « céphalophores » dont le célèbre Denis, qui « porte sa tête sous le bras comme un ballon de foot », sans compter la tête de la célèbre Charlotte Corday qui, aux pieds de la guillotine, le bourreau Sanson ayant accompli son travail, s’est « empourprée d’indignation devant l’outrage »). Cela aurait pu s’intituler « La femme 100 têtes », mais Max Ernst avait déjà inventé la notion. A déguster comme une douce liqueur.
Régis Jauffret, La ballade de Rikers Island, Seuil, 426 p.
On passera sur les considérations morales à s’emparer d’un sujet scabreux qui a défrayé naguère la chronique des faits divers en mettant aux prises un homme politique célèbre, éminent économiste disait-on, promis aux plus hautes fonctions de l’Etat, la « femme du baiseur fou », ex-journaliste de grand talent, au demeurant richissime, passeport américain et censément héroïque d’en supporter tant, et Nafissatou, femme de ménage d’origine africaine, peut-être vénale. Ajoutez-y le piment du menu : l’homme « souffre d’hypersexualité ». On aura évidemment reconnu l’affaire DSK. On passera aussi sur le sentiment qu’on pourrait nourrir que nous savons tout de l’affaire : les medias nous ont, jour après jour, abreuvés de détails, d’hypothèses, de rumeurs, d’interprétations. Tout cela est indubitable. Et pourtant, il faut bien reconnaitre qu’on lit le roman vrai de Régis Jauffret avec un constant intérêt. C’est rapide, fourmillant de détails puisés aux meilleures sources. C’est écrit à l’américaine : efficacité, sens de l’image qui fait mouche, on suit ce récit comme un grand thriller dont le cinéma, américain justement, a le secret.
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