Certes, c’était en septembre 1940, bien avant les nazis n’en fassent un camp d’extermination*. Néanmoins, il fallait déjà bien du courage pour se faire déporter de son plein gré à Auschwitz. Un seul homme l’a eu : Witold Pilecki. Son témoignage** vient enfin d’être publié en français.
Sans doute, s’il fallait symboliser la Pologne en une seule image, choisirait-on celle des Uhlans, lance pointée, chargeant les Panzers allemands en septembre 1939 : héroïsme grandiose, courage insensé, perdant magnifique, le Polonais tel qu’en lui-même l’adversité le change.
De fait, même si elle ne correspond à rien**, l’image est bien réelle. A preuve, Witold Pilecki fut officier de cavalerie. Witold qui ? Pilecki, Witold, né en 1901, commença à combattre à 19 ans durant la guerre russo-polonaise (1919-1920) et n’arrêta plus.
En septembre 1939, il lutta de son mieux contre l’écrasante offensive allemande qui s’acheva par l’écrasement de son pays. En novembre 1939, un mois après la capitulation, il fut un des fondateurs de « l’Armée secrète polonaise » qui rejoignit plus tard « l’Armée de l’Intérieur », le plus puissant mouvement de résistance du pays.
En juillet 1940, alors qu’il organise ses réseaux, son attention est attirée par le camp de concentration d’Auschwitz*** que les SS ont ouvert fin mai et dans lequel ils déportent tous ceux qu’ils estiment dangereux. Witold Pilecki conçoit alors un plan courageux et insensé.
Il se fera rafler et sera envoyé à Auschwitz. Là, il recueillera des informations et organisera un mouvement de résistance qui lancera une révolte pour libérer les prisonniers. Le 19 septembre 1940, c’est chose faite.
Le nommé « Tomasz Serafi?ski », arrêté puis torturé deux jours durant à Varsovie, arrive dans le Konzentrationslager d’Auschwitz. (Matricule 4859) Il y survivra pendant plus de deux ans et demi. Durant ce laps de temps, il parvient à envoyer des comptes rendus à la Résistance.
Celle-ci les envoie aux Britanniques puis aux Américains. Dès mars 1941, Londres connaît les atrocités et les massacres que les nazis commettent à Auschwitz. L’année suivante, Witold Pilecki leur fournit des informations détaillées sur les chambres à gaz et puis les fours crématoires.
Il organise aussi un réseau de résistance d’un millier de prisonniers. Alors, fin 1942, Pilecki fait savoir à la Résistance qu’il est prêt : si les Anglais bombardent les clôtures, ses résistants couvriront la fuite des prisonniers. A moins que Londres n’envoie la 1ère brigade de parachutistes polonais ?
Contre les nazis puis contre les communistes
Ou peut être « l’Armée de l’Intérieur » préfère-t-elle agir seule ? Pas de réponse. Alors, en juillet 1943, W. Pilecki s’évade du camp de la mort. Revenu à Varsovie, il rédige de nouveaux rapports sur ce qui est devenu un camp d’extermination.
Incrédulité des Alliés qui refusent d’intervenir de quelque façon que ce soit, sauf en gagnant la guerre… De son côté, l’Armée de l’intérieur estime ne pas avoir assez de troupes pour une attaque. Personne ne viendra en aide à ceux d’Auschwitz.
Et puis la guerre recommence : en aout 44, Pilecki reprend les armes lorsque Varsovie se révolte contre les nazis. Nouvelle défaite. L’Armée rouge, pourtant toute proche, ne leur vient pas en aide. Les révoltés sont des nationalistes, des ennemis idéologiques,
Lorsque le 2 octobre, les Polonais capitulent, Pilecki est fait prisonnier par les Allemands. Libéré en 1945, il reprend la lutte, contre les communistes polonais aux ordres de Moscou, qui ont pris le pouvoir dans son pays.
Il y retourne afin de recueillir des informations sur les crimes des nouveaux dirigeants. Mais il est arrêté, torturé, condamné à mort durant un procès expéditif et exécuté le 25 mai 1948. Depuis et jusqu’il y a peu, son nom est oublié de tous.
Il resurgira après la chute du mur de Berlin en 1989 mais en Pologne seulement. Car Witold Pilecki reste dérangeant même après sa mort. Pour les Anglo-Américains d’abord qu’il informa au péril de sa vie sur Auschwitz et qui ne firent rien.
Pour les communistes qui le considéraient comme un traître. Mais aussi, il faut le dire, pour les Juifs qui ne le rangèrent pas parmi ceux qui les avaient aidés durant la Shoah. Rien de personnel, juste une victime collatérale de l’ambivalence des Juifs à l’égard des Polonais.
Car si ceux-ci ont été nombreux à les aider (La Pologne compte 6.394 « Justes », davantage qu’aucune autre nation), aux yeux des Juifs, il y en eut infiniment plus à les dénoncer ou les abandonner.
Autre sujet de colère, la négation par le pouvoir communiste de la spécificité juive du génocide : à Auschwitz, une plaque à longtemps évoqué les « 4 millions de morts –chiffre grotesque- assassinés par les hitlériens » sans autre précision.
A quoi s’ajoute, dans les années 1980, l’invraisemblable tentative d’un groupe de carmélites de « christianiser » le camp. Dans ce contexte, l’évocation par Pilecki de l’Auschwitz « 1ere époque » quand ne s’y trouvaient que des Polonais, sonnait comme une autre récupération….
Pourtant, la mémoire collective est certainement assez vaste pour se souvenir de plusieurs crimes à la fois : Auschwitz est le plus grand cimetière polonais du monde avec 75.000 morts ET le plus grand cimetière juif de la planète : 960.000 morts. (Et, si déjà, celui de 21 000 Tsiganes).
La disproportion des chiffres suffit à marquer la terrifiante spécificité du judéocide. Et quoi qu’il en soit, Witold Pilecki n’a aucune part dans ces querelles : il s’est contenté de venir de son plein à Auschwitz et de témoigner de ce qu’il voyait.
Ne pas rendre hommage à sa bravoure quasi surhumaine, là serait, pour le coup, le vrai crime contre la mémoire.
*Auschwitz a évolué au fil du temps.
–Auschwitz I, ouvert le 20 mai 1940 est un camp de concentration pour Polonais : résistants, hommes politiques intellectuels mais aussi Tsiganes, homosexuels, Témoins de Jéhovah etc.
–Auschwitz II (Birkenau) ouvre le 8 octobre 1941. D’abord prévu pour les soldats soviétiques, il devient un camp de concentration et d’extermination pour Juifs et Tsiganes. –Auschwitz III (Monowitz), (31 mai 1942) est un camp de travail pour la société de produits chimiques IG Farben
Selon les études les plus récentes, 1,1 million de déportés y sont morts dont 960 000 Juifs, de 70 à 75 000 Polonais non juifs, 21 000 Tsiganes, 15 000 prisonniers de guerre soviétiques, de 10 000 à 15 000 détenus d’autres nationalités : Tchèques, Yougoslaves, Français, Allemands, Autrichiens, Belges, Hollandais…
** Witold Pilecki : « Le Rapport Pilecki, déporté volontaire à Auschwitz : 1940-1943 » Ed. Champ Vallon 2014.
***En réalité, au début de la guerre, des cavaliers polonais ont mis en déroute un bataillon d’infanterie allemande avant d’être repoussé par les panzers.
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