Les faits. Après les résultats historiques remportés par le Front national en France aux dernières municipales, quel sera le score de l’extrême droite chez nous au scrutin régional, fédéral et régional du 25 mai, en particulier en Belgique francophone ? Les résultats des municipales françaises peuvent-ils influencer l’électorat belge ? La Belgique dispose-t-elle de garde-fous plus efficaces pour faire barrage aux extrémismes ? Quel rôle joueront les nouveaux partis de droite ? Politologues, analystes et spécialistes de l’extrême droite nous donnent leur point de vue.
Pascal Delwit est professeur de Science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB). « En Belgique francophone, l’extrême droite est aujourd’hui confrontée à deux problèmes majeurs », explique-t-il. « D’abord, son extrême fragmentation, encore révélée lors des élections communales d’octobre 2012. Ensuite, le fait qu’elle ne puisse plus bénéficier de l’appellation Front national et de l’acronyme FN, suite à une décision de justice saisie par Marine Le Pen. Ce qui faisait sa force, à défaut d’en avoir soi-même, a disparu. Dans ce contexte, il est peu vraisemblable que l’on note une forte poussée de l’extrême droite lors des élections législatives, régionales et européennes du 25 mai. Il n’empêche qu’il existe en Belgique un niveau élevé d’inquiétude et d’angoisse, tout comme un niveau élevé de sentiments xénophobes, de peur et de rejet de l’autre; deux dimensions très favorables à l’expression d’un vote d’extrême droite. Il est donc possible que nous observions une progression du vote pour des formations identifiées sur des thématiques de fermeture à l’autre ou de sévérité à l’autre. En la matière, le parti sans aucun doute le plus identifié à ce profil est le Parti Populaire. Mischaël Modrikamen, son président, se situe entre le FN et l’UMP et se dit proche de l’UDC suisse. Le ralliement de Luc Trullemans a confirmé cette étiquette et redonné crédit au parti. Il est donc plausible que le PP soit le réceptacle -partiel- d’un vote xénophobe et inquiet dans un contexte belge et européen peu rassurant ».
Le directeur du CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques), Jean Faniel, confirme : « Le climat social actuel pourrait être propice à une montée de l’extrême droite chez nous, mais le contexte politique ne l’est pas. En effet, la crise économique avec ses conséquences sociales, mais aussi la crise à l’égard de la représentation politique classique sont des conditions qui peuvent favoriser son émergence. Selon de récents sondages, les quatre principaux partis rassemblent en Wallonie moins d’intentions de vente qu’au dernier scrutin, et ce vote de rejet pourrait se concentrer sur l’extrême droite, dans la mesure où le racisme et la xénophobie n’ont pas reculé non plus de façon notable. Mais l’extrême droite du côté francophone se trouve aujourd’hui très fragmentée et discréditée. Certains représentants ont essayé de contourner la nouvelle réglementation avec des listes Le Pen, mais le nombre actuel de 6 conseillers communaux en Région wallonne n’a plus aucun rapport avec l’élection en 1994 de dizaines de conseillers. L’identification au FN français, avec le prolongement qu’il pouvait avoir en Belgique,
a été rompue ». Selon Jean Faniel, la faible offre politique de ce côté de l’échiquier a donné lieu à la venue de nouvelles formations « de droite dure (Parti Populaire, La Droite, Valeurs Libérales Citoyennes, Debout les Belges !), qui essaient de ratisser le même électorat, mais sans adopter la vision fondamentalement inégalitaire du FN », précise-t-il. « Le cordon sanitaire appliqué par les médias francophones n’est pas de mise avec ces nouveaux partis qui devraient donc disposer d’un temps d’antenne. L’accord technique qui prévaut entre certains partis de gauche semble en revanche impossible ici, pour des raisons humaines, beaucoup de membres de ces partis ayant créé leur dissidence en raison d’incompatibilités ».
Jean Sloover et Christophe Sente sont les auteurs de La tentation populiste : cinq démocraties européennes sous tension (Espace de Libertés éd., 2013). « Les échos faits par la presse à l’actualité internationale et sociétale nous rappellent que la planète n’est toujours pas immunisée contre la haine de l’autre », soulignent-ils. « Cependant, ce qu’il est convenu d’appeler le phénomène populiste européen ne peut être résumé ni à cette haine, ni à la résurgence d’une extrême droite d’inspiration nazie. Un optimisme relatif est autorisé. En fait, le terme de “populisme” est trop pauvre pour rendre compte des évolutions en cours surtout à droite, mais aussi à gauche et au centre de l’échiquier. Dans cette période d’incertitudes sociales, on n’assiste pas à un retour significatif de la barbarie. Il s’agit plutôt d’une crise de la confiance dans la capacité gouvernementale des partis traditionnels qui ont piloté la construction européenne et accompagné la mondialisation de l’économie. Cette crise se manifeste d’abord par une abstention électorale qui, si elle est inquiétante, n’est pas encore menaçante. Ensuite, par un vote pour des formations qui n’ont pas ou peu l’expérience du pouvoir. Ces partis sont très majoritairement des forces démocratiques pacifiques ».
Pour Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP – Fondation Jean Jaurès) et auteur de nombreux ouvrages sur les droites nationales et radicales en France et en Europe, « la situation est très différente dans les deux parties du pays. Les élections fédérales de 95 avaient montré un potentiel électoral certain, en Wallonie, pour un parti politique qui reprenne le programme du FN français. Mais le problème, d’ailleurs assez unique en Europe, a été l’incapacité totale de l’extrême droite francophone à faire émerger des personnalités charismatiques qui gardent sous le même toit les différentes composantes des extrêmes droites belges. C’est, avec le cas espagnol, le meilleur exemple en Europe d’échec politique par manque de personnalités charismatiques et émiettement des forces. Personne n’a été le Jean-Marie Le Pen belge. A tel point que Marine Le Pen a fini par couper définitivement les ponts avec tous ceux qui s’obstinaient à utiliser le nom et l’image de son parti. Avant cela déjà, l’extrême droite belge avait été minée par une série d’affaires qui ont discrédité fortement ses dirigeants ». Jean-Yves Camus voit en Nation, « le seul groupe de l’extrême droite belge qui tienne debout, avec une longévité, un même leader, une colonne vertébrale politique et une cohérence idéologique, mais sans grandes ambitions », assure-t-il. « Les formations populistes, comme le PP, défendent certes des idées droitières, mais elles ont su rester dans le cadre démocratique et n’ont jamais sombré dans l’antisémitisme outrancier, quel que soit ce qu’on peut reprocher à leur programme ou à leurs dirigeants », souligne-t-il. « Côté néerlandophone, le cordon sanitaire qui a fonctionné contre le Blok puis le Belang, a aussi permis à la N-VA de faire ce bon électoral et de prendre la ville d’Anvers. Une partie de l’électorat indépendantiste et nationaliste ayant compris que s’il voulait conserver ses idées, il devait se tourner vers cette formation démocratique. Je pense que la N-VA contrôle d’ailleurs en Flandre le paysage politique dans le spectre nationaliste et indépendantiste. La liste Dedecker n’existe presque plus, et je ne crois pas à une remontée du Vlaams Belang, traversé par des querelles internes et un manque de leadership de plus en plus criant. Côté germanophone, on peut dire que l’extrême droite est absolument inexistante ».
« Depuis 2012, le Front national ne peut plus exister en Belgique, grâce à la seule volonté de… Marine Le Pen ! De façon ironique, nous pourrions dès lors dire : la “Démocratie” a donc été sauvée par la chef de l’extrême droite française elle-même », analyse Manuel Abramowicz, rédacteur en chef du web-journal d’investigation RésistanceS.be, maitre-assistant en communication à la HELB-Prigogine. « Cependant, si l’“offre FN” a disparu, du marché électoral, force est de constater que la “demande” n’a pas pour autant disparu. En février 2012, selon un sondage de La Libre Belgique-RTBF, plus de 6% des Flamands, 10% des Bruxellois et 12 % des Wallons affirmaient qu’ils voteraient pour Marine Le Pen s’ils en avaient l’occasion. Dès lors, pour les scrutins du 25 mai, l’électorat orphelin du FN belge va devoir se trouver de nouvelles voies électorales. Une bonne partie de celui-ci n’ira peut-être pas voter (même si le vote est obligatoire, l’abstentionnisme existe tout de même). Une autre portera ses voix pour les partis ou les hommes et femmes politiques scandant une doxa proche de la prose frontiste. Ce sont bien des formations comme le Parti Populaire ou l’une de ses dissidences, mais aussi des candidats de partis démocratiques adoptant un discours musclé sur les thèmes classiques du fond de commerce de l’extrême droite (tournant autour du “triple i” : immigration, islamisation, insécurité) qui récupéreront l’héritage électoral de feu le FN belge. Conclusion : les structures peuvent être arrêtées, pas les idées ! La lepénisation des esprits s’exporte aussi à “la droite de la droite” ».