Henri Bartholomeeusen a été élu président du Centre d’action laïque (CAL) le 22 mars 2014. Tout en inscrivant son mandat dans la continuité, cet avocat au Barreau de Bruxelles entend marquer le CAL de son empreinte en permettant aux jeunes de se réapproprier la laïcité et en faisant de la Belgique un Etat laïque.
Est-ce une chose aisée d’être à la tête de la laïcité organisée au 21e siècle ? Non, car le concept même de laïcité est non seulement ambigu à l’échelle de l’espace européen, mais aussi pour la conscience citoyenne belge. On observe aussi que la laïcité est remise en cause par les tenants mêmes de la laïcité : beaucoup de laïques évoluant en dehors de la laïcité organisée sont éminemment critiques à l’égard des actions qu’elle déploie. Je comprends leur malaise, car nous défendons à la fois une idée humaniste non communautariste fondée sur le respect de l’autonomie de l’individu et la contingence des appartenances, et en même temps, nous nous positionnons comme une structure subsidiée défendant la communauté non confessionnelle. Cela peut évidemment paraître contradictoire. On a donc besoin de nous livrer à un travail d’explication. Si on ne réussit pas à expliquer très clairement en quoi consiste la laïcité, c’est-à-dire en quoi elle est peut être à la fois un humanisme et un outil de défense d’une position non confessionnelle, on risque de laisser le trouble dans l’esprit de nombreux concitoyens, y compris des laïques.
Si la laïcité n’est pas claire pour les adultes, n’a-t-elle pas une signification encore plus floue pour les jeunes ? En même temps que le libre examen, la laïcité est arrivée comme un souffle d’émancipation remarquable tout au long du 20e siècle. Hélas, la laïcité ne chante plus la même chanson pour les jeunes aujourd’hui. On les bassine avec de vieilles luttes qu’ils n’ont pas connues et qui obscurcissent singulièrement leur avenir. Dans ces conditions, la laïcité ne leur parle pas. Mais quand on décortique les fondements de la laïcité avec les jeunes, on s’aperçoit qu’ils adhèrent pleinement aux valeurs laïques. Nous devons donc leur permettre de se réapproprier l’idée même de laïcité.
L’Etat belge est-il un Etat laïque ? Non. La Belgique est un Etat tolérant, ce qui est différent d’un Etat laïque. S’il est vrai qu’historiquement la laïcité a eu pour racine première la tolérance, cette dernière notion n’apparaît plus aujourd’hui comme un outil utile au développement de nos démocraties. L’Etat belge est tolérant parce qu’il a encore des préférences. Il croit qu’il peut flirter avec ce qu’il appelle la neutralité en donnant un peu de perlimpinpin à l’un et à l’autre. Tout ce brave peuple devra donc composer avec un Etat qui ne sera pas nécessairement impartial. Tout dépendra du fonctionnaire qui se présentera au citoyen. Face à un représentant de l’Etat, chaque citoyen a le droit d’être traité indépendamment du risque ou de la suspicion d’être mieux ou moins bien servi selon les signes ostentatoires de ce fonctionnaire. Pour qu’il soit laïque, l’Etat doit être impartial en se positionnant au-delà de la question religieuse. Cela peut paraître provocateur, mais je considère que l’Etat doit être athée pour justement permettre aux citoyens de faire un libre choix de convictions. C’est la seule manière de ne pas faire de la religion un enjeu de pouvoir. Vous aurez donc compris que cela passe par l’interdiction du port de signes convictionnels, qu’ils soient religieux ou idéologiques, dans les administrations.
Songez-vous à favoriser l’entrée de courants de culture musulmane ou des musulmans laïques au sein du mouvement laïque ? Notre ouverture vers les musulmans laïques pourrait-elle se poser dans les mêmes termes qu’avec les Juifs laïques ? J’ai tendance à répondre affirmativement. Pourquoi ne pas envisager demain que des amis de tradition ou de culture musulmane rejoignent les associations constitutives du CAL ? Ce serait une bonne nouvelle à annoncer ! Il y a donc au CAL de la place pour le respect des traditions, des cultures et des mémoires, pour autant qu’elles n’enferment pas l’individu. La tradition et la mémoire peuvent être des points de départ pour décliner la liberté. Et le CCLJ a parfaitement démontré qu’on peut concilier fidélité à une tradition et une mémoire avec une ouverture laïque et humaniste sur le monde, c’est-à-dire le contraire du communautarisme. Cette idée est très importante, car avant d’être juif, musulman ou athée, nous sommes avant tout des êtres humains et nous sommes prêts à découvrir en l’autre ce qu’il a de commun avec nous. Si on part de cette base, l’accessoire qu’est la tradition ou la culture devient une source d’enrichissement et non pas une source d’ostracisme. Si on veut sortir d’un monde binaire et être nuancé, il faut accepter les contradictions apparentes de certains. C’est ce que je dis à ceux qui s’étonnent qu’on puisse s’appeler « Centre communautaire laïc juif ». Le monde n’est pas simple et celui qui veut le simplifier à outrance finit toujours par sombrer dans le radicalisme.
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