Dans Byzance assiégée par les Turcs, on discutait du sexe des anges. A Lausanne, les juges se demandent si le salut hitlérien est une opinion privée (autorisée) ou de la propagande nazie, illégale. Et devinez ce qu’ils se sont répondus ?
Ne laissez personne vous dire que les Suisses sont racistes : en 1995, ils ont approuvé à 55% une votation visant à introduire dans leur code pénal un article contre la discrimination raciale. Et cet article 261 bis est sans équivoque :
« L’incitation publique à la haine ou à la discrimination raciale» tout comme « la propagation d’une idéologie raciste » ou « la négation des crimes contre l’humanité » sont des délits poursuivis d’office et qui peuvent mener à des peines de prison et/ou de fortes amendes.
Un article antiraciste beau comme un fromage donc et dont on peut seulement déplorer le nombre de trous. Par exemple, le fait qu’il ne concerne pas les relations entre personnes : rien n’est prévu pour punir le racisme privé ni les discriminations au travail.
Il n’est pas possible non plus d’interdire une association dont les statuts sont racistes. L’article 261bis ne punit que des gestes ou des paroles destinées au public : manifestations, conférences, articles de presse, livres etc.
Bref, tout ce qui permet la propagation du racisme ou de la discrimination. C’est certainement mieux que rien mais ce n’est tout de même pas grand-chose. D’autant qu’en Suisse, les mots sont comme les chiffres, on leur fait dire ce qu’on veut.
Prenons ce joli terme de « propagation » par exemple. En juin 2010, tant le gouvernement fédéral que le Parlement ont décidé dans leur sagesse qu’arborer des symboles nazis ne « propageait pas les idées hitlériennes ».
D’après eux, il n’y aurait « propagation » qu’en cas de prosélytisme. (« T’as vu comme elle est belle ma croix gammée ? T’en veux une aussi ? »). Sinon, c’est juste l’expression silencieuse d’une opinion privée.
De même, fin avril, le Tribunal fédéral (TF), autorité judiciaire suprême du pays a statué que le salut nazi n’était nécessairement punissable. Ainsi celui de cet homme qui, en aout 2010, avait salué bras tendu durant une manifestation du Parti Nationaliste Suisse au Grütli*
Un tribunal cantonal l’avait alors condamné à 300 FS d’amende et 10 jours de prison. Avec sursis. Encore trop pour le TF : certes, le geste avait été fait en public, devant des manifestants, des policiers et des promeneurs.
Mais, en l’espèce, l’accusé exprimait seulement « une conviction personnelle » et ne « visait pas à propager le national-socialisme ». Il ne tombe donc pas sous le coup du Code pénal et sa condamnation a été annulée.
Il n’a cependant pas obtenu de dommages-intérêts pour le préjudice qu’il a subi. Preuve que la liberté d’expression (de l’extrême-droite) a encore du chemin à faire en Suisse. Moins toutefois que le combat antiraciste…
Aucun rapport. Quoique.
Si vous ne la connaissez pas, regardez donc d’un peu plus près la photo en haut de cet article. Vous y distinguerez un homme à la moue renfrognée et aux bras croisés au milieu d’une foule de gens en liesse exprimant leurs convictions personnelles en faisant le salut nazi.
Cela se passe en 1936, à Hambourg. L’homme s’appelle August Landmesser. Il a 25 ans, il travaille aux chantiers navals de la ville. Et, comme les autres, il assiste au lancement du croiseur lourd Admiral Hipper, symbole de la renaissance de la flotte de guerre nazie.
D’ailleurs, Hitler est venu, lui aussi, célébrer l’évènement. C’est dire si la foule est enthousiaste. Sauf donc Landmesser. C’est qu’il connait, lui, l’autre face du nazisme. L’an passé, il a épousé une Juive de 22 ans, Irma Eckler dont il a eu une fille, Ingrid.( Ils en auront une autre, Irène, en 1937).
Bien entendu, il a été immédiatement exclu du parti nazi qu’il avait rejoint en 1931. Et, sans doute, comme tous les ouvriers du chantier, il a subi d’amicales pressions pour participer à la fête. Il a obéi mais refuse d’en faire davantage.
Deux ans plus tard, en 1938, toute la famille est arrêtée. August et Irma Landmesser sont condamnés aux travaux forcés pour « souillure de la race ». Les petites sont envoyées dans un orphelinat. Lui est libéré en 1941 et envoyé sur le front de l’Est où il disparait en 1944.
Elle passe par les camps de concentration d’Oranienburg, de Lichtenburg puis de Ravensbrück où elle meurt durant l’année 1942. Les deux fillettes ont survécu. C’est d’ailleurs, Irène qui, en regardant la photo dans un journal a reconnu son père en 1995
Depuis, celle-ci n’a cessé de circuler sur Internet. En général légendée : « Le courage de dire non ». On se demande si les magistrats du Tribunal fédéral de Lausanne jugeraient qu’il s’agit d’une conviction personnelle ou d’une inquiétante propagation.
*Grutli : prairie située au bord du lac des Quatre Cantons où, selon la légende a été prêté un Serment d’Union considéré comme l’acte fondateur de la Confédération suisse
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