Par le bel après-midi ensoleillé du 24 mai 2014, un individu a commis un attentat antisémite en abattant de sang-froid quatre personnes au Musée juif de Belgique situé en plein cœur de Bruxelles. Le choix du lieu détermine clairement le caractère antisémite de ce crime abject. Dans ce musée, on peut voir la contribution impressionnante des Juifs à l’histoire de Belgique, ainsi que l’extraordinaire vitalité de la culture juive. Une évocation insupportable aux yeux de cet assassin.
On ne peut ignorer que cet attentat antisémite est intimement lié à un climat délétère qui s’est développé depuis plusieurs années en Belgique et en Europe. Un climat très sombre, où la rhétorique antisémite des années trente a repris du poil de la bête. « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark », dit un des officiers de la garde du château d’Elseneur dans Hamlet. On pourrait reformuler cette phrase de Shakespeare quand on observe l’effrayant succès sur internet de propagandistes, d’idéologues, de pseudo-comiques et d’anonymes liés les uns aux autres par l’antisémitisme. On peut lire des textes ou regarder des vidéos dont le contenu nous renvoie directement à la propagande antisémite des années trente : les Juifs fauteurs de guerre conspirent entre eux pour exercer leur domination sur les peuples de la terre entière.
Mais ce venin antisémite est aussi distillé d’une manière plus sournoise, mais tout aussi virulente, par des prêcheurs de haine ayant cultivé l’art de se parer des attributs honorables du spécialiste en relations internationales voyant partout la main maléfique des « sionistes », de l’analyste des « médias du mensonge » dissimulant les crimes « sionistes », ou même du prédicateur religieux multipliant les références au négationniste Roger Garaudy et parlant sans cesse du « génocide palestinien » commis par Israël. Et à force de diffuser cette propagande antisémite, cette nébuleuse antisémite hétéroclite finit bien par convaincre, ne serait-ce qu’un seul individu, de passer à l’acte.
Si pour une part importante et majoritaire de la population belge, cet attentat suscite la réprobation et le dégoût, on s’aperçoit aussi que pour certains, il ne fait qu’accroitre la haine des Juifs. Comme si le souvenir des crimes dont les Juifs ont été les victimes ne pouvait plus les protéger pour l’avenir. Ainsi, suite à la publication de communiqués et d’articles sur le site internet du CCLJ à propos de la tuerie du Musée juif de Belgique, de nombreux commentaires de solidarité ont été postés, mais des messages de haine nous ont été également envoyés. Voici ce qu’écrit un de ces antisémites anonymes, mais bien réels : « Pourquoi devrait-on condamner cette fusillade plus que d’autres, et il y en a combien de fusillades en Europe tous les jours que Dieu fait ! Ah oui, mais celle-ci touche une petite communauté sectaire et criminelle qui, par-devant le monde entier, ne sait que tenter de faire pleurer le monde sur des faits qui remontent notamment aux années 1940. Si nous parlions de vos exactions quotidiennes et permanentes… ». Même l’ancien député antisémite Laurent Louis n’a pas refréné ses obsessions conspirationnistes en déclarant que « ce crime est très certainement téléguidé » et que « rien ne permet d’écarter la piste de l’attentat sous faux drapeau visant à manipuler les résultats des élections de ce 25 mai » !
Comment doivent réagir les Juifs face à cette tuerie antisémite et face à ceux qui alimentent ce climat détestable où les Juifs sont systématiquement stigmatisés ? Dans L’étrange défaite, un livre d’une rare lucidité sur la débâcle française en 1940, Marc Bloch, historien fondateur de l’Ecole des Annales, patriote et résistant fusillé par les Allemands en 1944, nous indique l’attitude à adopter : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite ». Nous pourrions tous répéter aujourd’hui cette phrase de Marc Bloch. Face aux antisémites qui veulent un monde débarrassé de ses Juifs, nous nous tenons debout et nous leur opposons notre volonté indéfectible de maintenir la vitalité du judaïsme en Europe. Et cette volonté faite de fidélité à notre histoire et d’adhésion à l’universalisme des droits de l’Homme est beaucoup plus forte que tous leurs délires pathologiques. Comme le roseau de Jean de La Fontaine face aux vents redoutables, le peuple juif plie, mais ne rompt pas.
]]>