Liad Shoham : ‘Au nom de tous les liens’

En quelques années seulement, Liad Shoham est devenu l’un des maîtres du polar israélien. Ici, il troque sa toge d’avocat pour se pencher sur les droits des immigrés illégaux.

En quoi n’est-ce pas anodin d’écrire des suspenses en Israël ? Parce que c’est un petit pays, où tout le monde se mêle de tout (rires) ! Mes romans y sont populaires, car ils constituent une source d’évasion, face à la menace du terrorisme ou des missiles. C’est aussi ce qui me pousse à écrire, alors que je suis avocat. Un métier pratique pour imaginer des polars réalistes. Aucun de mes personnages n’est diabolique, tant ils affichent leur humanité. Un aspect lié à ma profession qui consiste à défendre les gens sans les juger. Il n’est pas facile d’être juif et israélien sur une terre, où la guerre plane toujours. Ainsi, tout est question de vie et de mort…

Est-ce pour cette raison que « dans une réalité aussi extrême, il n’y a pas de place pour les zones grises » ? Ce livre aborde un sujet socio-politique lourd, controversé et complexe, celui des réfugiés. Un problème mondial qui prend une autre dimension en Israël. Paradoxal, mon pays se veut une terre d’accueil, composée d’immigrés, mais il tient à se protéger contre les illégaux. Le roman reflète ce dilemme sous l’angle du crime. Comment le gouvernement israélien le réglera-t-il ? Un ministre a proposé de limiter les permis de travail pour démotiver les réfugiés, mais cela risque d’engendrer plus de criminalité. En janvier 2014, des milliers de demandeurs d’asile africains se sont regroupés Kikar Rabin, à Tel-Aviv. J’ai été ému de cette solidarité visant à sortir du silence. Mais dépourvu de porte-parole, leur mouvement soi-disant révolutionnaire s’est éteint. Les réfugiés sont donc retombés dans l’oubli et la transparence. Quand on s’attaque à un thème aussi vaste, on ne perçoit pas les gens, alors que là, je les mets au centre du roman. J’avoue qu’avant de m’y plonger, je ne voyais pas ces êtres qui vivent sous notre nez.

En quoi ces réfugiés sont-ils symptomatiques d’une société troublée ? Les réfugiés en Israël représentent un dixième de la population, or ce problème est tellement amplifié, qu’il fait souvent la une des journaux. Cela révèle, selon moi, une société post-traumatique marquée par la Shoah et les nombreuses guerres qu’elle a dû affronter. Les habitants de cette terre doutent constamment de son existence, c’est rude… Et pourtant, elle regroupe des ashkénazes, des séfarades, des orthodoxes, des laïques, des Israéliens et des Palestiniens. Nous sommes certes divisés, mais nous semblons néanmoins tous pareils. Que ce soit dans leur vie personnelle ou sociale, mes personnages cherchent finalement à trouver leur place.

Pourquoi la famille tient-elle une place essentielle dans leur existence ? C’est ce qui rend la littérature israélienne unique. Impossible de parler d’un protagoniste sans décrire sa famille, c’est fondamental pour le comprendre. Laïque, la mienne se compose d’une mère qui a dirigé une grande école à Tel-Aviv, et d’un père œuvrant pour le ministère de la Défense. Mes parents étaient paniqués lorsque je leur ai annoncé vouloir devenir romancier. Aujourd’hui, ils sont fiers de moi, mais ma mère rappelle toujours que je suis, avant tout, avocat. J’espère que ce roman nous rend plus tolérants ! 

En bref
Tel-Aviv est une ville qui vit à vive allure, mais elle recèle aussi des âmes marginalisées. Celles de clandestins africains, regroupés autour de la Gare centrale. Nul ne semble leur prêter attention, si ce n’est un petit groupe d’activistes idéalistes. Parmi eux, Michal, assassinée à son domicile. Il est facile d’accuser d’emblée un réfugié, mais l’inspectrice Anat ne se laisse pas démonter par ces préjugés. Un magnifique personnage de femme qui plonge au cœur d’un drame sous-estimé par la société israélienne. Celui des immigrés désireux d’exister sur une terre complexe, déjà en prise avec tant de soucis. Le romancier Liad Shoham réussit le pari de leur donner une voix, tout en imaginant un suspense aussi humain que bien ficelé.   
Liad Shoham, Terminus Tel-Aviv, éditions Les Escales noires
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